Vendredi 1er novembre. La bruine parisienne pré-hivernale n’était guère engageante, tout autant que la précoce tombée de la nuit automnale. Et pourtant, cette soirée au Café de la Danse n’allait être que chaleur et communion.

Des semaines, que dis-je, des mois que j’attendais le grand moment. Fébrile, je tressaillais d’avance à l’idée de partager une heure et quart avec lui, dans ce qui allait se muer le temps d’une nuit parisienne en cœur battant de l’Italie faite capitale de la France. Entendre sa voix chaleureuse, partager sa présence dans le même espace et le voir se mouvoir me donnait déjà des frissons, pour ne pas dire des sueurs. La température augmentait et le rythme cardiaque s’emballait.

Seul ou accompagné, j’irai. 19h50. Je pénètre dans la salle, pleine à craquer, réunie pour assister à notre première rencontre, que l’on baptisera du nom de date. Date qu’il avait donné simultanément à de nombreux spectateurs, l’option du tête-à-tête secrètement espérée de mon côté n’ayant visiblement pas eu ses faveurs. Plus on est de fous, plus on rit, me dis-je, surtout lorsqu’il s’agit de réserver un comité d’accueil digne de ce nom à un jeune artiste de sa trempe. Tant pis pour Les Amour imaginaires – je parle même pas des émois, dans lequel se noie étrangement le terme “moi” -, du moment que les admirateurs et -trices sont aussi nombreux que des cubes de Tetris s’emboîtant les uns aux autres pour former une communauté soudée le temps d’un instant. Et cette semaine-là, au Café de la Danse, ils étaient même si nombreux qu’une deuxième date dut être rajoutée en ce vendredi 1er novembre 2019. Evidemment sold out en quelques jours. Et parmi ces irréductibles venus s’enivrer de La Mood musicale du moment, un certain Rem_Coconuts.

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Le Café de la Danse un soir de concert (mais pas celui de Mahmood)

Vous n’êtes pas sans savoir la folle passion que j’éprouve pour lui, qu’elle fut musicale (avant tout) ou… Pourtant, que les premiers pas ne furent guère évidents pour lui, en cette année 2019. Je me rappelle ces interminables minutes où l’Ariston, tel un seul homme, s’est levé pour protester avec une vigueur immodérée et immodérable contre les choix du jury d’experts et du jury démoscopique (dont je n’ai compris qu’il y a quelques jours la teneur) qui sont allés à contre-courant radical du choix du public en couronnant le jeune Mahmood, récent vainqueur de la catégorie Nuove Proposte, à San Remo. Je me souviens être resté coi devant un tel vent de fronde, plutôt humiliant il faut dire, pendant que le public s’époumonait. “Loredana ! Lo-re-da-na!”. De même que je n’ai pas immédiatement saisi la portée du phénomène qui prenait alors vie sous nos yeux, dans la dignité qui fut à ce moment-là la sienne, admirable. Comme Occidentali’s Karma deux ans plus tôt, je réécoutai le titre. Le réécoutai et le réécoutai à nouveau. Et c’est ainsi que l’imprévisible foudre de l’amour tomba. Que dire alors lorsque le fabuleux article de Sakis me fit découvrir plus amplement son univers musical.

Comment ne pas faire du Café de la Danse My Place To Be ce soir-là ? D’autant plus que les organisateurs ont eu le sadique don de jouer avec nos nerfs impatients en proposant en première partie, un DJ qui tenta désespérément d’allumer la flamme de la salle à coups de tubes radios tout simplement hors course par rapport aux vibes émanant de la salle. Non, avec tout le respect que j’ai pour lui, je n’avais décidément pas envie que Soprano nous coache ce soir.

(A ce stade, deux solutions. Soit le lecteur décroche et décide de zapper sur un article probablement fort plus captivant de l’EAQ. Soit il résiste tout en s’inquiétant de la conclusion prochaine du présent article. Merci de nous contacter en cas de réaction alternative.)

Une heure entre bref entrain, timides dandinements, et un harmonieux mix entre lassitude et impatience qui se faisait Reine. Jusqu’à ce que, subitement, Il débarque. Vêtu de l’une de ses inséparables chemises bouffantes et accompagné de trois musiciens (qui seront plus tard rejoints par Dardust – co-auteur et compositeur de Soldi et producteur de Barrio – en tant que guest). Cœurs et âmes de la foule s’emballent, tandis que je fonds sur place. Pas même une chanson qu’il transpirait déjà à grosses gouttes. Plus qu’éveillé, le public conquis d’avance vibre, tout feu tout flamme et communiant devant la nouvelle étoile de la musique italienne devenue phénomène européen et médaillé d’argent eurovisionesque. Le petit gradin commençait à se vider de ses spectateurs incapables de rester assis aux premières notes d’Africa.

En voici la version londonienne, marcel seyant à l’appui

Autant dire que ça n’irait que crescendo au fur et à mesure des quinze titres émaillant la riche playlist de Mahmood, et ce n’est pas sa prestation sur Il nilo nel naviglio qui nous prouvera le contraire.

Le live est toujours le véritable test pour un artiste. Ce n’est que dans la rencontre avec le public que l’on peut véritable jauger de sa teneur, de sa force, de son caractère. Comme le format film l’est en comparaison de la pièce de théâtre, le format “disque” (porte t-il toujours aussi bien son nom dans l’ère de la dématérialisation de la musique, mais du retour en force du vinyle?) constitue un filtre, un filet de sécurité pour un artiste, qui lui évite le regard direct du public qui le met à nu, le déshabille littéralement, filtre qui en prend sérieusement un coup lorsqu’il s’agit de performer devant une caméra derrière laquelle figurent les yeux de deux cents millions de téléspectateurs en Europe et dans le monde. Autant dire que l’enjeu n’est guère anodin, et que Mahmood a su s’en saisir allègrement. Plus qu’haut la main, c’est avec brio qu’il réussit dès les premières minutes de son concert à entrer en connexion totale avec son public, venu d’ici et d’ailleurs, parmi eux de très (très) nombreux italiens venus l’acclamer et déclamer ses paroles en même temps que l’artiste. Son album excelle de brillance et de renouveau, de que dis-je il étincelle autant que son interprète. Et c’est sur scène que tous deux prennent tout leur sens, d’autant plus que l’intimité du musical date au Café de la Danse convient parfaitement à Mahmood.

L’une des épineuses et récurrentes problématiques du concours dans son époque contemporaine touche à la nécessité d’une mise en scène étoffée : faut-il, faut-il pas ? Si l’expérience tend à nous faire répondre par l’affirmative, bien des artistes et des titres ont cependant prouvé qu’ils se suffisent largement à eux-mêmes pour exister sur scène. Et c’est le cas de notre bel italien qui, avec son aisance et son naturel sans fards, parvient à emporter la salle qui n’aura de cesse d’entonner ses titres par cœur (merci à la vibrante équipe italienne pour sa précieuse aide, l’italien n’étant pas généralement l’idiome le mieux maîtrisé par nos compatriotes en dépit du cousinage linguistique que nous entretenons avec cette langue musicale et pleine d’ondes sensuelles).

Il faut avouer que, tout comme Amir sait, d’un simple regard, faire l’amour à la caméra comme personne, Mahmood a l’art de conquérir le public de par son imperturbable charisme, sa spontanéité et sa chaleur. Rares sont les artistes à échanger avec leurs spectateurs entre chaque chanson, oui, vous m’avez bien lu, entre chaque chanson. On ne le croirait pas forcément si facile du premier abord, et pourtant, il est d’une incroyable sympathie avec ses fans qu’il illumine de son charmant sourire, qu’il ne laisse à aucun moment sur la touche, n’ayant de cesse de parler avec eux, d’abord en anglais, mais très vite enjoint par le public à s’exprimer dans sa langue natale, au plus grand bonheur de tous, même de ceux qui ont eu un peu de mal à suivre (ah que les trois années d’italien LV3 en licence se montrent lointains quand il s’agit de dépasser un cap dans l’expression et la compréhension – Un giorno in Italia 1, per favore, ritorna !)

Le temps passe vite, trop vite, et les titres s’enchaînent, dans leur diversité, renouvelant radicalement les codes de la musique italienne, mêlant habilement les influences tel un fil rouge de l’histoire de Mahmood, qui refuse de voir la musique comme segmentée, histoire dont sont empreints de nombreux titres. Le chanteur est énergique, ne cesse de se mouvoir avec naturel et sans complexes, le tout avec une indéniable justesse. Mais il parvient aussi à nous toucher directement au cœur, à susciter l’émotion lorsqu’il reprend avec gravité Sound Of Silence de Simon & Garfunkel en hommage à sa mère, dont c’est la chanson préférée, commençant a capella avant de poursuivre en acoustique…


… ou dès qu’il entonne des vocalises orientales au début de Habibi qui me donnent littéralement des frissons.

Avec Anni 90, Mahmood s’affirme également comme un artiste ancré dans sa génération, adoptant les références culturelles, musicales et sociétales de cette Gioventù Bruciata dont il fait partie et pour laquelle il est lui-même devenu un référent, un modèle, un miroir. Car, oui, sa musique et lui sont un reflet d’une société de la diversité et du multiculturalisme qui la définissent aujourd’hui, pour ne pas dire de tous temps, car le syncrétisme culturel est l’essence et l’histoire indéniables de l’humanité. Ecouter Mahmood, c’est ressentir l’héritage de la musique italienne qu’il a écouté et pratiqué (comment y échapper avec son incroyable vivier d’artistes et ce rendez-vous annuel et rituel qu’est le sacro-saint Festival de San Remo ?), mais également cette histoire familiale qu’il a besoin de partager avec son public et qu’il ne cesse d’évoquer tant à travers ses mots que les belles sonorités orientales dont il teinte son univers. Sans oublier son attrait pour l’Asie, ce continent des fantasmes et des mystères, dont il témoigne avec Asia occidente, “J’étais l’Asie et vous l’Occident”.

Il est vrai que, derrière l’entêtante rythmique de ses compositions identifiables parmi mille – et encore, je ne parle pas de la fameuse identité vocale si chère à Dove Attia qui qualifie à la perfection le grain de Mahmood, ses textes sont empreints d’une certaine mélancolie, comme lorsqu’il nous parle de l’amour perdu avec Remo (si jamais tu cherches l’amour, je ne doute pas que plusieurs candidats se déclarent dans notre belle famille eurovisionesque), ce sans que jamais ne s’éteignent l’ardeur et la sensualité que l’artiste dégage (et dont il ne semble pas conscient).

Approche déjà la fin du concert. Des notes de prime abord inconnues, comme introductrices, sortent des claviers. Mahmood se mue alors en bref professeur, enseignant au public l’art d’un mystérieusement peu inconnu “clap clap”. Le délire s’empare alors de la foule dès lors que vient de le moment de voir s’accomplir sous nos yeux LE titre le plus attendu de la soirée (du moins pour moi, car pour le reste du public, il semblerait que chaque titre se soit révélé encore plus attendu que le précédent, et vice-versa – j’aime décidément ce public dans lequel je me sens si bien). Petit raclement de gorge sensuel (troisième occurrence de ce terme dans l’article). Huuuum huuum. Il fait décidément très chaud en périphérie (alors que plus au centre de Paris que ça, tu meurs). BREF, je m’égare. Foule en délire disais-je donc. Coconuts n’en parlons pas. Vient le temps sacré où le public, à l’unisson, se mit à scander tel un hymne qui résonna dans l’Europe entière (ou plutôt le monde) en mai dernier et fit trembler un certain Duncan Laurence. Huuuum Huuuum.

Un petit extrait de Soldi version Rem_Coconuts

Evidemment, vous l’aurez tous deviné : je parle bel et bien de Soldi, dont le live est aussi fabuleux que la version studio et presque aussi magique que celles – déjà extraordinaires – vues à San Remo et à Tel-Aviv. La communion atteint son acmé. Point déçu pour feu une lire, le public est en extase, et guère enclin à décamper de la salle de cinq cents places.

A peine le temps d’un Uramaki, que vient déjà le douloureux temps des remerciements. L’acclamation digne de ce nom accomplie, Mahmood et sa team quittent alors la scène. Ma che tristezza ! L’irréductible public en redemande évidemment, quand bien même le répertoire est presque épuisé. Alors qu’en France, les spectateurs apostrophent traditionnellement l’artiste au son d’ “Une autre !”, “Une autre !”, il semblerait qu’au royaume de Mahmood, l’italien le traduise par un terme de six lettres: Barrio, dont Nico avait fait son coup de cœur en septembre dernier (lecture à l’occasion de laquelle j’avais découvert ce nouveau titre dont je n’arrive plus à me défaire, grazie a Spotify per essistere e sopratutto al mio Mahmood).

Vous vous doutez bien qu’à ce stade-là, notre petit génie ne peut plus se défiler, encore moins fuir par la sortie de secours de son étroite loge dans laquelle nous sommes censés nous rejoindre à la fin du spectacle. Surtout qu’il ne donne pas spécialement l’impression d’avoir envie de prendre la tangente, preuve en est sa maigre résistance aux interpellations d’un public italo-parisien aux anges. Retour sur scène, donc, pour un artiste et une équipe d’un enthousiasme débordant et non feint, ce devant un public qui ne se sent alors littéralement plus. Tre, due, uno, pronti per la finale.

Déjà que la salle se consume de plaisir musical, autant dire que Barrio ne fait qu’ajouter des flammes à l’ardent feu qui s’est dès le début emparé de la foule, celui de la rencontre entre un artiste et son public. Pour le coup, nul ne peut nier que ça a matché, particulièrement entre lui et moi puisque c’est ce dont il s’agit avant tout dans cet article (Svegliati Coconuts, Svegliati). Ainsi sois-je. Ainsi sois-tu. Ainsi soit-il. Ainsi soyons-nous. Béats devant le génie musical de Mahmood, qui nous annonce vouloir collaborer avec de jeunes artistes en vue de la préparation de son deuxième album (dans lequel devrait théoriquement figurer Barrio). Nous espérons en voir rapidement la couleur, quand bien même qui va piano va sanno va lontano, sachant d’autant plus que l’attente crée le désir, si ce n’est qu’elle l’amplifie. Mais du désir, il en suscite tellement qu’il est quasi impossible de prendre son mal en patience devant l’univers musical qu’il nous offre et nous donne à écouter et à réécouter sans modération aucune, car modérer son écoute de Mahmood reviendrait à lui faire déshonneur. Je suis soufflé par la construction de ses morceaux, l’intelligence d’une composition maîtrisée et dénuée de tout sentiment artificiel, l’écriture fine et fluide, sans parler de la prestation de l’artiste, lequel me laisse la bouche ouverte de stupéfaction, ou plutôt dans tous mes états. Mahmood è My Mood.

Dire que le deuxième adio de Mahmood et sa squadra au public parisien sera le dernier, déchirement absolu. Croyez bien, cari amici dell’EAQ, qu’il est difficile de se défaire d’un tel concert, qu’il est des instants qui nous poursuivent longtemps après qu’ils se furent évaporés dans le mystérieux monde de l’éphémère. La notte, la notte. Magica. Nuit magique, chanterait Catherine Lara. Nuit magique avec Mahmood, dirais-je. A Magical Rendez-Vous entre lui e mio, et accessoirement les cinq cents personnes présentes ce soir-là pour assister au grand moment. Un moment bien trop court (il ne s’agit en même temps que de son premier album) mais d’une sauvage intensité.

22h15. Il est temps que je me dirige vers la loge, quand bien même des amis m’attendent à l’extérieur, mais Mahmood, lui, n’attend pas. Frais et dispos, je m’avance, paré de mon plus beau sourire, je m’apprête à toquer à la porte, avant de me faire aimablement, mais fermement remercier par les agents de sécurité (en langage familier, cela signifie se faire donner un coup de pied au *** et virevolter dans l’impasse qui sert d’arrière-cour lugubre et coupe-gorge). Mais vous le savez bien, chers amis, entre la douceur de l’imaginaire et la réalité du monde, il y a… un monde. Un mundo aussi large que parfois infranchissable, à moins que les surprises de la vie. A défaut donc d’avoir pu pousser la porte de la loge, ou même d’avoir essayé, ou même d’avoir envisagé d’essayer, je me suis contenté du tee-shirt officiel vendu à la boutique, certes aussi cher que le prix du billet, mais des stelle plein les yeux et les oreilles, et ce avec l’inextinguible attente des prochains album et concert.

***

LA SETLIST

  1. Africa
  2. Mai figlio unico
  3. Remo
  4. Il Nilo nel naviglio
  5. Sabbie Mobili
  6. Sabri Alee (Sherine cover)
  7. Gioventù bruciata
  8. The Sound of Silence (Simon & Garfunkel cover)
  9. Calipso (Charlie Charles cover)
  10. Anni 90
  11. Asia occidente
  12. Milano Good Vibes
  13. Soldi
  14. Uramaki

Rappel: Barrio