Ben voyons ! “On” fête ses dix ans, “on” a besoin d’articles pour boucler sa semaine, “on” est dans la mouise, alors évidemment “on” m’appelle. Pas un mot, pas un message, pas une carte de vœux en trois ans. Et là, soudain, “on” m’écrit, “on” se traîne à mes pieds, “on” me supplie de rédiger une chronique, “on” croit vraiment que je n’ai que ça à faire de mon temps. “On” se trompe !

“Jamais, Suzanne !” ai-je dit à ma voisine, Mme Martineau, qui trouvait que l’occasion serait idéale pour signer mon grand retour en ces lieux. Après tout, j’ai mon honneur. Néanmoins, vos très nombreux messages d’amitié et d’encouragements m’ont fait fléchir. Je me dois avant tout à mes lecteurs. C’est donc pour vous et uniquement pour vous que je reprends la plume et que je vous offrirai cette chronique. Pour vous et certainement pas pour ces ingrats qui m’ont oubliée dès qu’ils le pouvaient.

Ah oui, “on” avait la grosse tête, “on” se croyait déjà le plus important site francophone de l’Eurovision, “on” prenait ses vessies pour des lanternes, “on” négligeait ses rédacteurs du passé, “on” oubliait que l'”on” n’était qu’un petit blog d’amateurs. Pourtant, Dieu sait si l'”on” aurait eu besoin de mes conseils. Ne fut-ce que pour la gestion des commentaires. Un désastre, avouez-le. Et cette nouvelle apparence ! Seigneur, que c’est laid ! Mme Martineau me répète sans cesse que les homosexuels ont bon goût. Mais quand je vois ça, j’en doute.

Bref, j’ai accepté aussi pour remettre un pied dans la porte et de l’ordre dans ce vau-l’eau général, pour redonner un coup de fouet à un audimat en berne. Je vous parlerai chaque dimanche des plus grands Eurodrames de la décennie écoulée. Au passage, je suis franche, moi ! Le succès de ce site va décroissant. Mais est-ce une surprise ? Quand vous prenez la ligne éditoriale : aucun sens, aucune cohérence, aucune direction. Des plaisanteries potaches, des artistes inconnus, des informations périmées, quand elles ne sont pas fausses et j’en passe. Et après “on” s’étonnera que les lecteurs désertent le site en masse et s’en vont lire la concurrence. Comme je les comprends !

D’ailleurs moi, j’ai découvert un petit jeune homme très sympathique, qui fait cela à merveille, lui. En plus, il parle en anglais dans sa caméra et c’est excellent pour l’apprentissage des langues. Grâce à lui, je découvre de nouvelles expressions et bientôt, moi aussi, je parlerai anglish couramment. Je vous donne ses coordonnées et je vous le recommande : il s’appelle William Lee Adams et son site, Wiwibloggs. En voilà un dont la maman peut être fière. Je ne suis pas certaine qu’il en soit de même pour celle de cet incapable de Pauly. Mais je me tais, vous savez comment il est… Lui et la critique, ça fait deux…

Bon, assez discuté, passons aux choses sérieuses et tâchons de redresser la barre ! Ce dimanche, revenons ensemble sur l’un des plus longs et plus mouvementés Eurodrames décennaux, celui qui aura fait couler des fleuves d’encre et suscité le plus de commentaires sur ce tout petit blog. Car si la décennie 2000 avait été marquée par le conflit ouvert entre la Russie et la Géorgie, la décennie 2010 a été marquée par celui, tout aussi sanglant, entre la Russie et l’Ukraine. Je ne vous rédige pas une leçon d’histoire et de géopolitique complète, vous êtes gentils : vous irez lire l’article détaillé sur Ouikipédia. Ceux d’entre vous qui ont du mal avec le français (il y en a, j’ai tous les noms), regarderont la vidéo suivante :

Bref, en 2014, la Crimée, province ukrainienne depuis 1954, fait sécession et se rattache à la Russie. Les provinces de Donetsk et de Lougansk, elles, se proclament indépendantes. Bilan : des milliers de morts, de blessés et de disparus ; des régions dévastées ; un conflit gelé et comme toujours, des populations civiles innocentes plongées dans le malheur pour des générations.

Cela a des répercussions immédiates sur le Concours. En 2015, la télévision publique ukrainienne, traversant comme toutes les institutions nationales, une crise budgétaire sans précédent, est contrainte de se retirer. En 2016, toujours impécunieuse, elle noue un partenariat avec la chaîne privée STB et lance une nouvelle sélection nationale : le Vidbir. Sa première édition couronne Jamala, aspirante bien connue, et sa chanson, 1944, hommage à son arrière-grand-mère, Tartare de Crimée, déportée sur ordre de Staline, accusant cette nation de collaboration avec les Nazis. Les médias russes se déchaînent aussitôt contre la chanson, l’accusant de convoyer un message politique, d’enfreindre les règles du Concours et de porter atteinte à la réputation de la Russie. Après examen, le Groupe de Référence valide 1944.

À Stockholm, le 14 mai 2016, Jamala monte sur la scène de la finale, parmi les favoris.

Néanmoins, la victoire semble promise à son concurrent russe, Sergey Lazarev.

De fait, le chanteur remporte le télévote, devant Jamala, en récoltant des points de tous les pays participants. Mais les jurés ont un autre avis : ils attribuent leur première place à l’Australienne Dami Im et placent Jamala, deuxième et Sergey, cinquième. Le décompte post-Concours montrera que 21 d’entre eux, la moitié exactement, ne lui ont attribué aucun point. À la surprise générale, Jamala remporte donc l’Eurovision 2016.

Les médias russes explosent de rage et de dépit. Les députés de la Douma sont vent debout et condamnent cette victoire. La presse et les télévisions du monde entier se penchent sur l’événement et spéculent sur les motifs politiques derrière le vote. L’Eurovision est dans l’œil du cyclone. Le pire est encore à venir.

Malgré sa situation financière périlleuse, la télévision publique ukrainienne décide d’organiser l’Eurovision 2017. Elle reçoit l’assurance d’une rallonge budgétaire de la part du gouvernement et entame les préparatifs. Le 9 septembre, Kiev est annoncée comme ville-hôte. La télévision publique russe confirme sa participation, alors que les tensions entre les deux pays sont à leur sommet.

L’organisation de cet Eurovision 2017 est marquée de nombreux incidents et rebondissements, au point que Jon Ola Sand en perde son sang-froid. En février 2017, l’équipe de production démissionne, mais est finalement remplacée. Le 12 mars, Channel One présente sa candidate : Julia Samoilova et sa chanson, Flame Is Burning.

L’Eurodrame explose aussitôt. Le 22 mars, les Services de sécurité ukrainiens annoncent qu’elle est interdite de séjour en Ukraine, pour infraction avec la loi interdisant l’entrée en Crimée via le territoire russe. La chanteuse y avait en effet donné un concert en 2015. Jon Ola Sand se fend d’une intervention pour déclarer sa profonde déception.

Channel One refuse de changer de candidate. Julia exprime son espoir de participer malgré tout. Le gouvernement russe tempête et appelle son homologue ukrainien à revenir sur cette décision. Julia poursuit ses répétitions et l’on évoque un temps la possibilité qu’elle interprète sa chanson à distance, depuis un studio télévisé moscovite. Mais cette idée tombe à l’eau, l’interdiction s’étendant aussi aux apparitions dans les médias ukrainiens.

Channel One s’arc-boute sur sa candidate et les autres diffuseurs participants s’indignent que le Concours devienne un champ de bataille politique. Jon Ola Sand cherche désespérément une solution qui contenterait les deux parties. La directrice générale de l’UER, Ingrid Deltenre, se fâche toute rouge et envoie une lettre fulminante au premier ministre ukrainien. L’UA:PBC est menacée de sanctions et certains diffuseurs envisagent désormais de se retirer.

La conclusion terrible tombe le 14 avril : la télévision publique russe annule sa participation au Concours. Julia est désolée. Médias et officiels russes et ukrainiens s’invectivent en tous sens. Chacun rejette la faute sur l’autre. La réputation de l’Eurovision n’en sort ni grandie, ni indemne. Le 13 mai, l’Eurovision 2017 est remporté par le Portugal. Les représentants ukrainiens, le groupe O.Torvald, terminent vingt-quatrièmes.

En 2018, le Concours se déroule à Lisbonne. Channel One reconduit Julia Samoilova, tenant ainsi sa promesse et réalisant le rêve de la chanteuse. Hélas, sa participation se solde sur un échec retentissant. I Won’t Break ne convainc ni le public, ni les jurys et termine quinzième de la deuxième demi-finale.

C’est la toute première fois depuis l’introduction des demi-finales que la Russie manque sa qualification. Julia est navrée, mais résiliente. Les médias russes hurlent à l’injustice et à la forfanterie. Les Eurofans méditent dans leur coin sur tout ce gâchis. De son côté, l’Ukraine et son représentant Mélovin, obtiennent une modeste dix-septième place en finale, après avoir essuyé les foudres des jurys qui classent Under The Ladder dernier. Seuls les jurys azerbaïdjanais et moldave lui attribuent des points.

En 2019, l’Eurovision se déplace en Israël. L’Euromonde pense que l’Eurodrame russo-ukrainien est conclu et concentre son attention sur les péripéties politico-religieuses de l’organisation 2019. C’était sans compter l’opinion publique ukrainienne… L’UA:PBC et la STB reconduisent leur partenariat. Le Vidbir débute le 9 février, dans un calme apparent. Sauf qu’au terme de ses demi-finales, la controverse éclate violemment dans les médias ukrainiens, sur les réseaux sociaux et jusqu’aux travées du parlement. Bon nombre de finalistes, de nationalité ukrainienne, ont en effet donné des concerts en Russie et signé des contrats avec des maisons de disques et de production russes. Leur légitimité à représenter l’Ukraine à l’Eurovision est remise en question.

Le sujet est tellement brûlant que l’UA:PBC, en introduction de la finale, fait lire en direct une note au présentateur, Serhiy Prytula, stipulant que le diffuseur se réservait le droit de ne pas choisir le vainqueur du Vidbir pour le représenter à Tel Aviv. La soirée était mal lancée, elle ne tarde pas à tourner à l’Eurodrame absolu. Le jury, composé de Jamala, Andriy Danylko et Eugen Filatov, passe les candidats à la question, leur demandant de préciser face caméra leur position sur le conflit russo-ukrainien. Certains fondent en larmes sur le plateau. Le point culminant est atteint quand Jamala force la favorite, Maruv, à déclarer que la Crimée appartient bien à l’Ukraine. Probablement le moment eurovisionesque le plus terrible de la décennie :

Et comme attendu, le vote se conclut par la victoire de Maruv et de son Siren Song.

Sa victoire suscite aussitôt l’ire du vice-premier ministre ukrainien, Vyacheslav Kyrylenko. Ce dernier, dans une déclaration jupitérienne sur Twitter, estime qu’une artiste aussi compromise avec l’ennemi ne peut représenter l’Ukraine. Il fait là allusion à la carrière florissante de Maruv en Russie, les nombreux concerts qu’elle y a déjà donné et ceux déjà programmés.

Par conséquent, l’UA:PBC soumet à Maruv un contrat drastique, l’interdisant notamment de toute représentation sur le sol russe. Sur Instagram, la chanteuse en révèle les termes et se déclare prête à les accepter, de sorte à pouvoir représenter son pays au Concours. Elle se dit cependant sous pression, avec l’impression que le diffuseur ukrainien souhaite son retrait.

Cependant, après de longues discussions, elle refuse de signer le contrat proposé par l’UA:PBC, estimant ses conditions inhumaines. Elle déclare se sentir ukrainienne, aimer son pays, être fière de le représenter à l’étranger et prête à faire certaines concessions, notamment renoncer à ses concerts prévus en Russie. Néanmoins, elle ne peut accepter d’autres conditions énoncées, ayant l’impression que sa participation et sa personne auraient été politisées. Elle renonce donc à représenter l’Ukraine à Tel-Aviv.

De son côté, l’UA:PBC annonce officiellement la nouvelle et regrette que la politique se soit immiscée dans le Concours. Le diffuseur entame alors des négociations avec d’autres artistes du Vidbir. Tous refusent et l’UA:PBC se retrouve dans l’impasse. Le 27 février, quatre jours après la finale de sa sélection, le diffuseur annonce son retrait et sa non participation à l’Eurovision 2019. Il évite ainsi toute sanction.

Les 14, 16 et 18 mai, le Concours se déroule à Tel-Aviv. La télévision publique russe, à nouveau représentée par Sergey Lazarev, décroche une troisième place. Cette fois, seize jurys sur quarante-et-un ne lui attribuent aucun point.

La décennie se conclut, cet Eurodrame aussi. L’UA:PBC et la STB révisent le règlement du Vidbir. Ses candidats potentiels ne peuvent s’être produits sur le territoire de la Fédération de Russie après 2014, ni avoir l’intention de le faire avant la finale de l’Eurovision 2020, ni s’être rendus en Crimée. Dès lors, la sélection se déroule sans heurt et couronne le groupe Go_A.

La télévision publique russe choisit, elle, le groupe Little Big.

Mais au final, à cause de la pandémie de Covid-19, l’Eurovision 2020 est annulé. Rendez-vous est pris pour l’an prochain, avec déjà la certitude de revoir Go_A.

À relire ces lignes, deux pensées me viennent à l’esprit (ce qui doit être plus que Pauly en dix ans…). Primo, l’Eurovision est une trop belle institution que pour être ainsi manipulée, salie et amoindrie. Plus que jamais en pareille période, elle mérite le respect et la considération accordée aux circonstances uniques d’union et de joie. Bien qu’imparfait, le Concours apporte ce bienfait, trop souvent oublié par ses contempteurs : amener les ennemis d’hier et d’aujourd’hui à partager, au moins trois soirs par an, un programme musical et télévisuel commun. C’est à la fois peu et beaucoup, cela pave la voie à d’autres réconciliations. En 1956, l’on songeait à la France et à l’Allemagne. En 2021, espérons que ce soit la Russie et l’Ukraine.

Secundo, que cet article est quand même excellent. Normal, me direz-vous, puisqu’il est de ma plume. Je ne me fais guère d’illusions : “on” ne manquera pas de l’enterrer rapidement, pour étouffer mes protestations justifiées. Comme je dis toujours à Mme Martineau : “Suzanne, il n’y a que la vérité qui blesse.” N’empêche, c’est autre chose que ces niaiseries de pseudo-révélations et ces inscriptions à la noix sur Sputnikfy ou je ne sais quoi.

Sur ce, je vous envoie mes amitiés depuis Le Vésinet. Prenez bien soin de vous et passez une belle semaine. Nous nous retrouverons dimanche prochain, pour un autre épisode. Du moins, si “on” ne me coupe pas la chique d’ici-là… Et comme je dis toujours en conclusion : Vive la République ! Vive la France !

Francine Michu