Deuxième épisode de notre série d’interviews aujourd’hui, et cette fois, nous allons faire un bond dans le temps pour arriver dans les années 1990 et plus particulièrement un soir de mai 1994 à Dublin, où une jeune artiste avait marqué les esprits avec une prestation détonnante, à l’image de la singulière place qu’elle occupe sur la scène musicale française.

Je suis un vrai garçon
Je suis celle qui t'ensorcelle ...

NinA Morato m’a parlé…

NinA m’a parlé de ce dix-neuvième arrondissement de Paris dans lequel elle se plaît à vivre au quotidien. NinA m’a parlé de ses baignades dans le Bassin de la Villette, de la proximité du parc des Buttes-Chaumont. NinA m’a parlé de ce monde qui resplendit au milieu d’un grand parc, celui des cités des sciences et de la musique, de la Philharmonie, du Cabaret Sauvage.

NinA m’a parlé de ces lumières du monde qui scintillaient sous ses yeux de petite fille du haut du treizième étage de l’immeuble de son enfance. NinA m’a parlé de ce grand-père avec lequel elle a tissé des liens pendant le confinement. Nina m’a parlé de la vie, dont elle saisit les invitations et les petits cadeaux qui font la simplicité du bonheur.

NinA m’a parlé de cette malle aux trésors qu’elle est prête à ouvrir. NinA m’a parlé du mois d’août à Paris. NinA m’a parlé musique, et elle m’a parlé Eurovision. Elle m’a aussi parlé de Marie Myriam, et fredonné L’oiseau et l’enfant.

La prestation en images :

Classement : 7ème (74 points)

C’est autour d’un verre et d’un cornet de frites sur la terrasse de Chez JJ, dans le nord de la capitale, que nous avons longuement échangé avec NinA Morato.

Comment t’es-tu retrouvée à l’Eurovision ?

À l’époque, j’ai reçu un appel de mon attachée de presse, Tony Krantz, qui s’occupait d’artistes magnifiques (notamment de Barbara et d’Étienne Daho) et de la promo de mon premier album. Elle m’a appelé en me disant « Écoute, Marie-France Brière – directrice des programmes de France 2 – vient de m’appeler en me disant qu’elle a eu une idée géniale. Elle veut que tu représentes la France à l’Eurovision. » Elle m’a demandé de la rejoindre en taxi, mais elle m’a d’abord dit « Écoute. Nina. Je ne peux pas te parler au téléphone, il faut que tu viennes me rejoindre. Je vais te dire quelque chose qui va complètement changer ta vie. » Je croyais qu’un réalisateur de cinéma genre David Lynch voulait tourner avec moi, je ne sais pas, mais non, c’était pour faire l’Eurovision. J’ai donc rencontré Marie-France Brière qui voulait me voir. On s’est posé et cette entrevue était très étrange, parce que Marie-France était derrière son bureau, Tony Krantz à côté de moi et moi face à Marie-France, et Marie-France parlait en français à Tony, et Tony me parlait après. Elle répétait la question, comme si elle me traduisait une langue qui restait la même, c’était bizarre. Et pour répondre à Marie-France, je répondais à Tony, qui répondait à Marie-France. Du coup, elle m’a dit qu’elle voulait que je représente la France à l’Eurovision, et je lui ai dit que ça dépendait avec quelle chanson. Elle m’a fait écouter une chanson de Didier Barbelivien, et je lui ai dit que je ne pouvais pas l’accepter. Elle demandait à Tony ce que je voulais pour participer à l’Eurovision. Je lui ai répondu que je voulais une chanson à moi. Elle m’a demandé laquelle et je lui ai répondu « Écoute, il y en a une tout juste prête, toute chaude, qui vient à peine de sortir du four, et elle s’appelle Je suis un vrai garçon » . Elle m’a demandé si je pouvais la lui faire écouter, je lui ai répondu qu’on sortait de studio le matin même avec Bruno Maman, qui a composé cette chanson dont j’ai écrit le texte, et le lui ai donné rendez-vous l’après-midi, chez elle, avec la chanson.

La chanson faisait partie de ton album ?

Non, pas du tout, on sortait vraiment du studio, à cinq heures du matin. À onze heures, j’avais un appel de Tony.

À l’époque, ça représentait quoi pour toi, l’Eurovision ?

Je trouvais ça archi-ringard, mais il n’empêche que, quand j’étais en vacances avec eux, j’ai vu l’intérêt qu’y portaient mes grands-parents… Pour moi, ça ne signifiait pas grand-chose, mais en fait, j’allais à l’époque chez mes grands-parents dans un village qui s’appelait Tréfols. A l’âge de huit ans, je n’avais pas encore rencontré un avion pour aller voir le monde. Donc pour moi, la seule façon d’accéder à autre chose que la France, à un autre endroit … J’habitais au treizième étage d’un immeuble de la rue de Belleville, et quand je regardais devant moi, toutes ces petites lumières, j’avais l’impression que je voyais le monde. C’était ça dans ma tête : je n’avais pas l’impression de voir le quartier, mais le monde ! Tout d’un coup, en regardant l’Eurovision, j’avais le détail du monde, il y avait des noms de pays que je n’avais jamais entendu, alors je disais « Ah ça doit être comme ça ! ». C’était mon moyen de faire le tour du monde en une soirée en chantant. Rien que pour être dans la télé et que mes grands-parents puissent me voir, c’était excitant de faire l’Eurovision.

À ce moment-là, c’était un peu la dernière période bénie de la France, avec Joëlle Ursull, Amina, Kali …, et de ton côté, tu venais de sortir ton premier album.

Pour les artistes qui font l’Eurovision, c’est un support pour exister dans la chanson, un moyen de se faire connaître. Moi, j’avais déjà eu une Victoire de la musique en France. C’était comme une nouvelle expérience, qui a été super.

Une Victoire de la musique la même année que Barbara d’ailleurs.

Ah bon ? Barbara je l’ai trouvée tellement triste cette femme. Quand j’étais petite, ma mère me chantait du Barbara, et je me disais qu’elle était tellement sombre, même ma mère est sombre, tout le monde est sombre, ils sont trop sombres. Moi, je n’étais pas dans ça. Aujourd’hui, c’est fou comme je m’en délecte depuis quelques années déjà. L’une des reprises que j’avais faite sur France Inter, c’était Le mal de vivre. Il y a des choses qu’on ne croit jamais pouvoir chanter … On a des phases dans la vie, où tout change, et on est persuadé de ce qu’on ressent comme un étendard, un drapeau qu’on hisse. Moi ,j’aimais bien ça, revendiquer mes idées, maintenant je me dis vivre et laisser vivre.

La chanson Je suis un vrai garçon, elle impose des idées !

C’est ça ! Surtout à cette époque, maintenant voilà on n’en est plus là, mais dans son contexte replacé, dire pour une fille Je suis un vrai garçon, c’était une façon de pouvoir me laisser le champ libre, de dire qu’on est ce qu’on est. On peut agir différemment, vouloir être autre chose. On peut agir tout comme une fille quand on est un garçon, ou même l’inverse, parce que ce n’est pas une histoire de fille ou de garçon.

Tu l’as super bien incarné sur scène d’ailleurs.

Les chansons, tu sais, ce sont des histoires personnelles qui deviennent après l’histoire de tout le monde. Chacun y trouve ce qu’il a envie d’y trouver, d’interpréter. Parfois, c’est fabuleux, il y a des gens qui me parlent de chansons que j’ai faites et qui y donnent un sens auquel je n’avais jamais pensé. Tout d’un coup, ça devient une espèce de boule à facettes qui s’éclaire, que le soleil ou une lumière éclaire en partie, sur un carré ou tout ! C’est comme ça que tu écoutes une chanson et que tu peux y donner un sens que tu n’y donnais pas à l’origine. C’est génial, ça n’en finit plus.

Donc, toi, l’Eurovision c’était en Irlande à Dublin…

En Islande ? Non c’était l’Irlande, tu as raison, c’était à Dublin !

Comment tu as vécu cette expérience sur place ?

Déjà, je me souviens quand Marie-France Brière m’a invitée chez elle… Je trouvais que ça ne suffisait jamais, et il fallait toujours que je provoque des situations, de peur qu’on m’oublie. Il fallait toujours que je fasse un truc. J’aimais beaucoup faire des farces et attrapes depuis toujours, j’en avais toujours une dans mon sac, et je garde toujours des petits gadgets dedans aujourd’hui. Là, j’avais une petite crotte en plastique, mais vachement bien faite, tu y croyais. Marie-France avait un petit chien, la crotte paraissait géante à côté de lui. Cet après-midi-là, j’étais avec Bruno et je ne sais pas, j’ai vu ce petit chien, j’ai voulu faire une petite blague, j’ai posé la crotte et puis elle a porté le truc, et elle a fait (elle se lève et imite Marie-France Brière) « Aaaaaah ! Mais comment un petit chien comme ça … C’est horrible ! » Elle était désolée, moi je voulais rigoler, mais elle est vite allée chercher les serpillères et le seau, et moi je n’osais plus lui dire que c’était faux. Là c’était trop, tu n’osais plus dire « Ah, non, mais c’est des conneries ! ». Alors tu laisses le truc, tu es là, tu la regardes et tu te dis « Mais comment je vais faire ? ». Elle était là, elle nettoyait la crotte et elle ne comprenait pas pourquoi c’était tout compact. Alors j’étais là, et je me suis excusée. Elle était un peu fâchée, mais bon heureusement, la chanson lui a tellement plu qu’elle a oublié la fausse merde, car elle en a écouté de la bonne !

On est parti donc en Islande (sic) avec les amis. Parmi ces amis, il y avait Mathieu Chedid, le guitariste. C’est fou, quand tu vois le destin… J’ai fait tout mon premier album avec lui, mes premières télés. Tous les amis étaient là, Bruno … On est toujours heureux, qu’on soit là ou là, quand il s’agit de faire de la musique et de partir en voyage pour ça. Chaque fois, qu’on y est, on se dit « Est-ce que tu voudrais être ailleurs ? »  Et bien non, je veux être là où je suis. Donc là-bas, on avait des répétitions trois fois par jour en Irlande. C’était très timé, mais très dépaysant, très exotique. Et puis on avait l’impression d’être à Hollywood ! On tournait dans des conditions de dingue ! Mais c’est vrai que j’avais du mal. Marie-France était très énervée le jour de l’Eurovision et a menacé de se retirer du concours en leur demandant s’ils avaient des moufles pour filmer. « Oui, mais votre artiste, elle ne fait jamais la même chose, elle ne se place jamais au même endroit ! » disaient-ils, ce à quoi Marie-France répondait qu’ils n’avaient pas les caméras automatisées et que ça ne servait à rien qu’on participe si on ne me voyait pas dans le cadre.

Là-bas, j’avais un pistolet à eau. J’ai toujours un pistolet à eau, un faux, mais celui-là, il ne ressemblait pas à un faux, fluo, on aurait dit un vrai, noir, avec de l’eau dedans. Je devais faire une conférence de presse qui avait été demandée par Marie-France, pour dire « Ok, on se retire, on n’est pas dans le cadre, il faut qu’ils enlèvent leurs moufles pour filmer ». Mais quand je suis arrivée pour la conférence presse, ils n’ont pas voulu me laisser rentrer parce qu’ils ont trouvé un pistolet dans mon sac à mains. Et ils me l’ont confisqué. Un pistolet à eau ! Donc j’ai dit à Marie-France que s’ils ne me rendait pas mon pistolet à eau, je ne ferai pas la conférence de presse et je ne resterai pas. L’annulation devait carrément certaine, ça a été une espèce de tremblement de terre sur place, parce que la France risquait de ne pas jouer. Alors, du coup, le mec de la sécurité ne voulait pas me rendre le pistolet. Je disais à Marie-France que je ne viendrai pas s’ils ne me rendaient pas le pistolet à eau et elle demandait de me le rendre. A moment donné, le vigile l’avait dans la main, et bam ! (Elle mime la scène) je lui ai pris le pistolet à eau comme ça, j’ai d’abord arrosé le mec, puis je l’ai jeté par terre, et je l’ai cassé ! Après, ils m’ont laissé entrer, j’ai fait la conférence, et il y a eu de grandes discussions … Voilà le début de l’Islande (sic).

On répétait et on s’amusait beaucoup, aussi. Elodie Lachaud, une réalisatrice qui fait des trucs super, était là et elle filmait. C’est beau là-bas. C’est magnifique. On a fait de sublimes promenades dans la nature. Il y avait une maison dans une plaine, où il n’y avait pas de murs, on avait mis des haut-parleurs, on avait fait des branchements, et on avait joué toute l’après-midi dans une nature très ouverte.

Après avec Bruno, il y avait des désaccords parce qu’on était en couple à l’époque, donc il y avait beaucoup de passion, et tu sais, entre les egos et les passions, tout se mélange. Bruno voulait que je reste concentrée, que je ne me disperse pas et je n’avais pas le droit de bouger de la chambre. J’étais prisonnière, et donc je me souviens que ça m’avait fait craquer, j’avais ouvert une fenêtre et j’ai hurlé. Je trouvais ça con parce qu’on pouvait profiter d’être ensemble dans cette ville, de partager du temps, mais je crois que Bruno voulait trop que je me concentre. Du coup, il voulait tellement que je me concentre que j’ai quand même oublié la première phrase du deuxième couplet ! Tu sais, quand tout va vite dans une chanson, tu es là, tu as fait trois répètes par jour pendant une semaine, tu ne pars pas, tu te retournes, en ne sachant pas ce qu’il va arriver et par miracle, la deuxième phrase te revient dans la bouche, tu ne sais pas pourquoi ! Les producteurs ont vu que j’avais oublié une phrase, puisqu’ils ont les textes avant l’Eurovision.

Tu avais l’habitude de ce genre de scènes ? À l’époque c’étaient de plus petites salles l’Eurovision …

Ah non, mais c’était énorme !

Maintenant les salles elles tournent à dix mille …

Je ne sais pas à Dublin, mais ça me paraissait grand, enfin je n’ai pas vraiment de souvenir de la salle. Nous on était là, on était une équipe qui rigolait, qui était heureuse d’être là, mais autour de nous, c’était la compète, les filles étaient là … (elle les imite avec un air hautain). Je me rappelle qu’on était allé à une espèce de Maison-Blanche, je crois qu’on avait été invité par le Premier Ministre et on était arrivé avec nos instruments, on avait envie de jouer, de faire la fête. Mais les autres filles … Genre, elles arrivaient, elles me voyaient, elles étaient là… (elle prend un air hautain). Par exemple, à la fin de la cérémonie, on passait chacun notre tour, et dans les coulisses de cet endroit immense, il y avait des espèces de table, et les participants tiraient la tronche (elle les imite). Puis dès que la caméra les filmait, ils étaient là, tout sourire, en train d’applaudir. Mais moi, je ne faisais pas partie de ça. En fait, je n’étais même pas dans une compétition : je venais représenter la France. Ce qui comptait pour moi, c’était de représenter mon pays, d’être dans la télé que je regardais quand j’étais petite, ça m’excitait. Je m’en foutais de gagner. Je n’étais pas là pour ça. J’en ai fait des concours, des radio-crochets pour gagner un saucisson ou une tablette de chocolat quand j’étais petite, que je gagnais toujours d’ailleurs parce que je voulais le chocolat et le saucisson.

Tu n’y es pas allée pour gagner, mais au final, tu as fini septième !

On me disait « Tu te rends compte, mais c’est génial, numéro sept, c’est un chiffre génial ». En vérité, on faisait une partie de backgammon en attendant les résultats. En plus, on avait Alain Goraguer, ce magnifique chef d’orchestre qui avait orchestré France Gall des années plus tôt.

L’Eurovision, ça a eu quel effet sur ta carrière par la suite ?

Sur ma carrière, franchement rien. Ça n’a pas vraiment pas fait grand-chose, sauf peut-être à mon insu, je l’ignore. Je me suis rendu compte que ça légitimise ou que ça crédibilise ce que tu fais vis-à-vis des gens. La boulangère, par exemple, les commerçants, les gens … « Ah bah tu as fait l’Eurovision ? Mais c’est incroyable ! ». C’est à travers le regard des gens que tu trouves que tu as fait quelque chose d’incroyable, sinon tu ne t’en rends pas compte.

C’est quand même une aventure …

C’est une super aventure. En plus, tous les musiciens avaient un costume, tout le monde était très bien habillé par Chantal Thomas. On était sur notre trente-et-un, on représentait la France ! Ce n’est pas rien !

Ça fait quelque chose !

Ouais ! Surtout pour chanter Je suis un vrai garçon.

On te parle souvent de l’Eurovision aujourd’hui  ?

De plus en plus je trouve ! Avant, on ne m’en a pas parlé pendant des années.

Depuis combien de temps environ ?

J’ai l’impression que depuis deux ou trois ans, il y a une espèce d’intérêt croissant … Du coup, ça m’a ravivé plein de souvenirs. Parce qu’on a vécu plein de trucs, et c’est plus amusant de s’en souvenir maintenant qu’avant. J’avais perdu la voix parce que j’avais hurlé, et du coup, j’ai fait venir un médecin. On était là, dans les loges, on partageait des bons vins et des bonnes choses de la France, qu’on avait amené, pendant que les autres candidats faisaient des vocalises. Je travaillais toujours beaucoup de mouvements de karaté ou de tai-chi avant de chanter, et je fais toujours ça aujourd’hui. C’est un ami, Idriss Badarou, le bassiste, qui me l’a rappelé. Je privilégiais toujours ces moments de gymnastique avec le corps, parce que c’est comme l’écrin de nos voix. Il faut le travailler. On ne peut pas séparer la voix du corps, pour moi c’est un tout. C’est notre support. Et c’est vrai que c’était du direct, quand même, ça ne rigole pas …

Je me rappelle qu’une fois, pendant cette semaine, on avait été invité à une fête et il y avait au vestiaire des petits sacs vernis blancs super jolis, avec une croix rouge. C’étaient les sacs des infirmières. Avec Elodie Lachaud qui filmait, on a piqué les sacs et on s’est ramené à la soirée avec. Ils étaient remplis de seringues, de compresses, … On s’est promené toute la fête avec ces petits sacs. Les gens disaient « Oh ! It’s very cute ! It’s fantastic your bag ! ». Ils demandaient ce que c’était en me disant que là-bas, c’étaient des sacs d’infirmière. « Ah bon ? Des sacs d’infirmière ? » disais-je. « It’s a new fashion ! » me répondaient-ils.

Et donc, pendant des années, tu n’as plus reparlé de cette expérience ?

Tu sais, j’ai sorti mon premier album, puis mon deuxième. En fait, le premier, il y a eu l’Eurovision, et un homme, Emmanuel de Buretel, très important dans le métier. Pour lui,  Je suis un vrai garçon était un tube, et il espérait que Polydor en fasse un tube. Il fallait dépasser l’image de l’Eurovision. Avant le concours, il fallait tourner un clip pour que la chanson s’installe comme une chanson qui ne soit pas celle de l’Eurovision, mais comme une chanson tout court. Il n’y a pas eu ce travail après, avec Polydor, parce que même sans changer de maison de disque, les têtes changent, et la politique qui est menée avec. Il y a eu un changement de directeur. Il a décidé d’arrêter le premier album – dont il y avait eu des pressages avec Je suis un vrai garçon et il m’a laissé carte blanche en me demandant de me concentrer sur le deuxième album. Mais ce n’était pas un choix. Je m’y suis mise à fond. Après, il y a eu des drames dans ma vie qui ont fait que … En pleine ascension, à la sortie de ce deuxième album qui commençait à cartonner avec un titre qui s’appelait Seulement la nuit, avec un clip en plan séquence, ma première fille a quitté ce monde à l’âge de onze ans et demi. C’est quand même un tsunami dans une vie… Il y a un chagrin qui vous dépasse, car la mort d’un enfant, c’est inimaginable pour les gens. C’est comme si tu portais une maladie contagieuse, le chagrin, et quand tu fais ce métier, tu donnes le meilleur de toi-même, mais ceux qui t’approchent donnent le meilleur d’eux-mêmes. Quand il arrive cette chose tellement dramatique, tu ne peux plus être le meilleur de toi-même, donc tu te caches pour ne pas montrer ce qu’il t’arrive, tu comprends ? Les gens pensent qu’on s’occupe de toi, que tout va bien, mais voilà, les oiseaux se cachent pour mourir. Il y a ce temps où tu dois te retrouver avec toi-même, te reconsidérer avec les nouveaux paramètres. C’est une nouvelle expérience qui commence. On apprend beaucoup dans cette vie, et il faut accueillir ce qui vient.

Il y a eu pas mal d’années entre les deux derniers albums …

Il y a eu un troisième album qui s’appelle Moderato. À partir de là, j’ai eu un troisième bébé, une fille qui s’appelle Odyssée. Elle est née en 2001 donc 2001, Odyssée de l’Espace, c’était le moment ou jamais. L’album venait de sortir, et la maison de disques a préféré me rendre mon contrat avec de l’argent lorsqu’ils ont su que j’attendais un bébé, plutôt que de dépenser de l’argent supplémentaire pour une artiste qui se rendra peut-être indisponible. Alors que tu peux chanter, avoir ton bébé qui tête ton sein et continuer la route… Mais pas dans la tête des maisons de disques.

Pendant ces années, tu as continué la musique ?

Oui, et j’ai aussi fait du théâtre.

Tu as joué Les monologues du vagin notamment.

Et pour Savary. J’ai fait quelques films aussi.

Tu as tourné pour Maïwenn notamment, dans Le bal des actrices.

J’ai fait trois chansons là-bas. Le bal des actrices c’était Le bal des parfums, une chanson de mon premier album que Maïwenn adorait. C’est à partir de ce titre qu’elle a baptisé son film ainsi. Je chante d’ailleurs Le bal des parfums dans le générique de fin.

Quelques années après, il y a eu ce dernier album.

J’ai fait un duo avec le groupe Tanger sur Parti chercher des cigarettes. C’était quelque chose qui me fascinait. Quand j’étais enfant, ma grand-mère me racontait qu’une cousine était folle amoureuse de son mari. Un jour, il est allé chercher des cigarettes et n’est plus jamais revenu. Quand Tanger m’a proposé ce duo, le groupe jouait devant nous, et avec Philippe, le chanteur, on écrivait côte-à-côte sur nos ordinateurs, par rapport aux sons qu’on entendait, en lui ayant dit que j’aimerais qu’on parte sur cette idée de partir chercher des cigarettes qui ne revient jamais. C’était la première fois que j’écrivais comme ça. Ensuite, quelques années plus tard, Christophe Van Huffel, qui avait réalisé l’album de Christophe, ce chanteur magnifique, et celui de Tanger, est venu me voir dans Les monologues du vagin. On a fait des trucs pour la radio, et il a cessé de donner de ses nouvelles, parce qu’il s’occupait de sa femme qui venait de tomber très malade. Il n’a répondu à aucun de mes messages pendant plusieurs années. Jusqu’au jour où, devant la vitre où il pleuvait à l’infini, j’ai regardé et j’ai dit tout haut « Mais qu’est-ce que je vais devenir ! ». Au moment où je disais ça, le visage de Christophe Van Huffel est arrivé dans ma tête, comme un message télépathique. J’ai décroché mon téléphone et je l’ai regardé en disant « Tu vas répondre ». Et il a répondu. Une semaine après, j’étais au studio et on a fait ce nouvel album. Je suis allé le rejoindre pour plusieurs sessions dans le sud de la France, j’ai failli au dernier moment, mais il m’a dit « Nina viens, ici le studio t’attend, la terre donne beaucoup ici ». J’y suis allée, il m’a remis le pied à l’étrier et de nouveau j’ai écrit de nouvelles chansons avec lui.

Je savais toujours comment j’allais partir, mais jamais comment j’allais revenir. Je n’avais pas l’argent pour revenir. Il se passe toujours un miracle. Je suis rentrée à Paris et j’ai rencontré à huit heures du matin dans une fête où personne n’avait dormi un homme qui a écouté Fanfaron. Il m’a dit qu’il ne connaissait rien à ce métier, mais qu’il avait l’argent pour me produire. Il a proposé de devenir mon producteur et il a produit cet album magnifique avec les moyens qu’aucune maison de disques n’aurait aligné aujourd’hui. On est allé enregistrer à l’Orchestre symphonique de Bruxelles, avec les vertus des vrais instruments. Il y a une forme de chanson très traditionnelle malgré les arrangements et le décor cinématographique. Ce producteur extraordinaire n’était pas habilité, parce que c’est un métier où l’argent ne peut pas suffire. Les gens qui dépensent leur argent à tort et à travers se sentent investis d’une espèce d’orgueil et de surpuissance, et ils ne peuvent pas mettre en œuvre le travail et la chronologie nécessaires pour pouvoir travailler à un disque. Ce magnifique disque a existé, mais on ne pouvait pas le développer en faisant abstraction de l’artiste que je suis. Il avait dépensé des sommes faramineuses pour un clip dont j’ai interdit la diffusion. Il m’a dit « Nina, je vais te mettre à un endroit où personne ne t’a jamais mise, où tu mérites d’être depuis longtemps, mais fais-moi confiance, laisse-moi prendre ma place de producteur ». J’ai fait ce clip, dont le tournage a duré trois jours avec avec cinquante personnes, je voyais tout ce qui n’allait pas et que je ne pouvais pas faire, mais les choses étaient en route. Je lui ai fait confiance, j’ai joué le jeu à fond. Il a finalement arrêté au début de cet album. Parce que ce qu’il aurait fallu privilégier avec une artiste comme moi, c’est la scène, tout le reste c’est du fake. La scène, il n’y a que ça de vrai.

Tu as quand même repris la scène au final ?

Oui, je suis partie un mois au Canada, j’ai fait des petites choses, mais très peu, parce que le producteur s’est retiré dès le début. L’attachée de presse, le webmaster, tous ces gens qui sont là pour communiquer ne sont plus payés et ne sont plus là. Tu as beau être ce que tu es, ce que tu fais, ça ne suffit pas. C’est comme élever des enfants : l’amour ne suffit pas.

Tu envisages un nouvel album ?

Je travaille sur un seul en scène qui s’appelle Princesse des HLM. Je suis dans l’écriture, je vais te lire le synopsis tu veux ? (Elle me lit le synopsis) C’est une sorte d’enquête par rapport aux souvenirs et c’est vrai, une sensation, une situation, une émotion provoquent une chanson. Ce sera un spectacle musical fait de chansons qui évoqueront ces souvenirs et ces moments charnière.

Et tu suis toujours l’Eurovision aujourd’hui ?

Je n’ai jamais suivi l’Eurovision. Quand j’étais petite, oui je l’ai fait. Ah oui, il y a ce garçon habillé en fille …

Bilal Hassani ?

Ouais ! J’aimais bien cette espèce de dégaine, d’ambiguïté, moi qui ai tant chanté Je suis un vrai garçon … Avec lui, c’est la première fois que j’ai réentendu parler de l’Eurovision.

Parce que c’est vrai que le concours a énormément évolué sur le plan scénographique, musical, c’est plus compétitif qu’avant …

Plus compétitif ? Tu vois, je fais du karaté et du kino-michi, c’est un art martial sans compétition, ce n’est que de la pratique et ça me plaît bien ça. Je sens que les êtes humains ont besoin de compétition …

Tu as participé à l’époque de l’âge d’or pour la France, avec Marie-France Brière et des artistes comme Joëlle Ursull, Amina …

Je l’aime beaucoup Amina.

Et depuis quelques années, les résultats ne sont pas au rendez-vous, pourquoi à ton avis ?

Je n’ai aucune idée de qu’il se passe au concours. Je n’ai pas la télé.

Si tu imaginais quelqu’un pour représenter la France au concours ?

Tout est possible. Je ne sais pas … Il y a tellement de choses qui existent … Quand on m’a proposé le titre de Didier Barbelivien à l’époque pour faire l’Eurovision, je n’ai pas voulu chanter sa chanson.  Si je ne chante pas une chanson qui me plaît, je voulais que ce soit une chanson de moi, enfin de nous avec Bruno, sinon quel intérêt ? Il faut avoir une chanson fabuleuse à défendre. En vérité, on a beau être ce qu’on est, c’est LA chanson qui compte.

A refaire, tu le referais ?

Pourquoi pas ? Je n’irai que si on me le propose, autrement je n’irai pas de moi-même.

Avec le recul aussi ?

La chanson était super, je n’ai pas de problèmes avec ça. Eurovision ou pas, c’est une excellente chanson, elle fait partie de mon répertoire et je m’y retrouve. Ce sont ceux qui l’écoutent, la partagent, qui font qu’elle existe.

***

L’actualité de l’artiste :

En raison de la crise sanitaire, la plupart des concerts estivaux de NinA Morato ont été reportés à l’année prochaine. Elle se produit toutefois régulièrement lors de live confinés qu’elle partage sur ses réseaux sociaux et notamment sa page Facebook officielle.

Elle s’est produite dans le cadre du Festival des confinés sur la scène du Cabaret Sauvage à Paris le 26 juillet dernier aux côtés de l’Armée Mexicaine (musiciens de Rachid Tahar) feat Sofiane Saidi, et a réalisé une tournée au Québec à l’automne 2019.

Son dernier album, Nina Morato, est sorti en 2016, et comprend notamment le single Fanfaron.

Un nouveau titre, En amour on ne sait, est paru en 2019.

Son titre Maman a été repris par l’artiste Adan Jodorowsky (fils du réalisateur Alejandro Jodorowsky) dans le cadre de son prochain album.

NinA Morato écrit actuellement un “seule en scène” musical qu’elle a intitulé Princesse des HLM.

Merci à toi, NinA, pour ta générosité, ta poésie, ce merveilleux moment d’échange partagé ensemble et le temps que tu as accepté de nous consacrer.

Crédits photographiques : Page Facebook officielle de l’artiste