Hosts_of_the_Eurovision_Greatest_HitsAu mois de janvier 1955, sept messieurs sérieux se réunirent autour d’une table à Monaco. Ils étaient à la recherche d’une idée, une idée de paix et de communion paneuropéenne, une décennie après les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale. L’idée jaillit dans le cerveau de l’un d’entre eux, un Suisse du nom de Marcel Bezençon : un concours musical diffusé en direct et en simultané, partout en Europe. Le 19 octobre suivant, les sept messieurs se retrouvèrent à Rome et apposèrent gravement leur signature sur le règlement de l’évènement. Le Concours Eurovision de la Chanson était né.

Soixante ans plus tard, le Concours connaît son second âge d’or et demeure toujours le plus important concours musical du monde et de l’Histoire, de par sa taille, sa réputation et ses retombées culturelles et économiques. Il touche chaque année des millions de personnes à travers le globe et accouche de moments anthologiques de la culture pop. Tous les Européens possèdent gravée en eux une image de l’Eurovision, une chanson participante ou gagnante qu’ils ont fredonnée, une anecdote familiale sur le sujet.

Le 23 mai prochain, verra un nouveau vainqueur être couronné et prendre la succession des soixante-deux autres artistes l’ayant précédé. En attendant ce moment à nul autre pareil, l’Union Européenne de Radio-télévision a délégué à la BBC l’organisation d’un concert commémoratif, l’Eurovision Song Contest’s Greatest Hits. L’événement sera diffusé sur les chaînes francophones au mois de mai seulement. Brûlant d’impatience, nous l’avons regardé en avant-première sur la chaîne britannique, le vendredi 3 avril dernier.

8417914-high-eurovisions-greatest-hitsL‘Eurovision Song Contest’s Greatest Hits a été enregistré le 31 mars, à l’Eventim Apollo de Londres, salle de spectacles inaugurée en 1932 et dont le décor Art Déco a accueilli Buddy Holly, Ella Fitzgerald, Johnny Cash, The Who, David Bowie, Elton John, Queen, Genesis, Kate Bush, Dire Straits, Blondie, Metallica, Depeche Mode, Prince, Kylie Minogue, Tori Amos, Bob Dylan et Bob L’Éponge. Bref, du beau linge. L’événement est coprésenté par Graham Norton, commentateur du Concours pour la BBC depuis 2009, et Petra Mede, présentatrice de l’édition 2013, qui tous deux rivalisent de bons mots et de réparties sarcastiques, Graham se moquant du Royaume-Uni et Petra, de l’homosexualité de Graham.

Qu’en retenir ? Ce concert vous fera passer une excellente soirée, teintée de nostalgie. Vous vous remémorez ces moments passés devant votre téléviseur (ou devant YouTube, car, bon, qui parmi vous étaient déjà là pour voir Lys Assia chanter son Refrain devant une tenture ?). Vous reverrez ces artistes qui vont ont transportés et parcourrez avec tendresse et émotion le grand album de l’Eurovision. Vous constaterez que certains n’ont pas pris une ride (en même temps, c’eut été dommage pour les gagnantes de ces trois dernières années), que d’autres ont pris cher (non, pas de nom), que tous font brûler chaque jour la flamme de l’Eurovision. Car voilà le miracle : six décennies plus tard, le Concours est plus vivant que jamais. Vous en êtes d’ailleurs la preuve et nous vous en remercions.

eurovisions-greatest-hitsVous prendrez cependant garde. Certes, l’Eurovision Song Contest’s Greatest Hits est parfaitement produit, l’image et le son sont impeccables. Le retour de l’orchestre ajoute de l’âme et de l’esprit à la musique. Néanmoins, il s’agit d’un programme anglo-saxon. Il dure à peine une heure trente, ce qui est un peu peu. Les fans purs et durs que vous êtes, resteront sur leur faim. Nous en aurions bien repris une heure supplémentaire. En outre, la sélection des morceaux et des vidéos a été faite en fonction du public britannique. Les moments retenus sont ceux qui ont marqué l’imaginaire de nos cousins d’Outre-Manche. Ainsi, la plupart des participants britanniques ont été montrés, souvent au détriment des autres. Vous conviendrez qu’il y a là matière à discussion, surtout lorsque Kathy Kirby éclipse France Gall. Quant à la sélection des chansons participantes, elle frustre parfois. À titre purement personnellement, nous aurions volontiers échangé Europes’s Living A Celebration, Never Let You Go ET Why Me, contre dix secondes d’All Kinds Of Everything. Mais qui sommes-nous ?

Bref, voici compilées les prestations de ce grand soir, agrémentées de nos commentaires personnels et de leur prestation originale. Nous vous souhaitons un agréable voyage dans le temps !

1. Emmelie de Forest – Only Teardrops – Danemark – 2013 – 1e place

Notre gagnante danoise aux pieds nus ouvre la soirée, avec son inoubliable solo de flûte à bec. Emmelie arbore une coupe courte et demeure toujours aussi belle et lumineuse. La magie diffuse de sa chanson nous saisit au rythme des grosses caisses. La prestation vocale est impeccable et la chanteuse y prend grand plaisir. L’onirisme de l’ensemble donne trois minutes parfaites.

Et la prestation originale :

2. Anne-Marie David – Tu Te Reconnaîtras – Luxembourg – 1973 – 1e place

Surprise ! Notre bien-aimée Anne-Marie s’empare de la scène ! Elle l’aime l’Eurovision depuis quarante ans, et ce malgré ses commentaires un peu ronchons. Re-surprise : nous avons droit à une reprise bilingue. À la mi-temps, Anne-Marie nous chante la version anglaise de son morceau victorieux, Wonderful Dream. Anne-Marie nous aime, nous aussi, et nous le fait savoir en conclusion. Cela tombe bien, nous l’aimons en retour.

Et la prestation originale :

3. The Herreys – Diggi-Loo Diggi-Ley – Suède – 1984 – 1e place

Le fallait-il ? Le fallait-il vraiment ? La BBC a estimé que oui. Alors que, franchement, rien que pour 1984, il y avait trois fois mieux (un, deux, trois)… Soit. Richard, Louis et Per ont conservé leur allant à défaut de leurs cheveux. Ils offrent le meilleur d’eux-mêmes et de leurs articulations, dans une reprise bilingue de leur morceau vainqueur. Ce dernier traverse les âges et conserve intacte son incroyable capacité de nuisance sonore. Vous nous pardonnerez cette dureté : il s’agit là des trois minutes les plus perdues et les plus désespérantes de l’histoire du Concours (quoique ÇA n’était pas mal non plus, dans son genre…).


Et la prestation originale :

4. Dana International – Diva – Israël – 1998 – 1e place

Inimitable, toujours aussi flamboyante, Dana International demeure la diva ultime de l’Eurovision. La chanteuse a signé l’un des moments les plus mémorables du Concours, de par son personnage, sa chanson et son message,… plus que par sa prestation vocale. Elle récidive ce soir, éblouit les yeux, s’appuie beaucoup sur ses choristes, se laisse négligemment manipuler par des Apollons tous pectoraux dehors et au final, perpétue sa légende d’icône gay.

Et la prestation originale :

5. The Olsen Brothers – Fly On The Wings Of Love – Danemark – 2000 – 1e place

Le Danemark est à la fête, avec ces autres vainqueurs, les frères Olsen. Leur chanson a conservé sa fraîcheur et sa poésie, leur prestation ravit toujours autant. Le terme d’intemporel qualifie le mieux l’ensemble. Surtout, la chaleur confraternelle dégagée par Jørgen et Niels demeure contagieuse. Le public les accompagne en chœur. Voilà l’Eurovision : une communion universelle entre les artistes et les peuples d’Europe et du monde.


Et la prestation originale :

6. Brotherhood Of Man – Save Your Kisses For Me – Royaume-Uni – 1976 – 1e place

Ce fut selon nous, la prestation la plus touchante, la plus émouvante, la plus marquante de la soirée. Imaginer que quarante plus tard, ils sont toujours ensemble, toujours amis et qu’ils chantent toujours avec le même plaisir, le même entrain, la même malice, ce monument du Concours… À eux quatre, Martin, Lee, Sandra et Nicky incarnent l’esprit éternel de l’Eurovision, qui marque les cœurs et nous ramène aux plaisirs simples de notre enfance.


Et la prestation originale :

7. Rosa – Medley – Espagne – 1968, 1969, 1973 et 2002

Citez un représentant espagnol mémorable. Julio ? Remedios ? Anabel ? Pour cette fois, ce sera Rosa, découverte et lancée par l’émission Operación Triunfo, septième en 2002 avec Europe’s Living A Celebration, ayant connu depuis une parfaite carrière dans son Espagne natale. Elle fait revivre les plus belles heures de son pays au Concours, ses deux victoires, avec La La La et Vivo Cantando, et une de ses deuxièmes places, avec Eres Tú. Elle conclut avec sa propre chanson, plus anecdotique et pâle face à ces trois monuments.


Et les prestations originales :



8. Nicole – Ein Bißchen Frieden – Allemagne – 1982 – 1e place

Une prestation en retenue et en sobriété, par contraste, avec Nicole et sa chanson mythique appelant à la paix sur Terre. Sortez vos mouchoirs, écrasez une larme : Ralph Siegel a cédé sa place au piano. Sans doute, est-il trop occupé avec Michele et Anita… Nicole nous offre une reprise trilingue, anglais-italien-allemand, et se laisse emporter par l’émotion, preuve que sa victoire résonne encore dans son cœur, comme dans le nôtre. La prestation est parfaite, le message conserve sa pertinence.


Et la prestation originale :

9. Riverdance – Irlande – 1994 – Entracte

Des clowns, des acrobates, de l’ancien, du moderne, du folklorique, Salvatore Dali, des marionnettes géantes, Marlène Charell, Arturo Brachetti, Boyzone, Aqua, l’Australie,… Les entractes du Concours forment une brillante galerie, la source de bien d’anthologiques moments. Chacun d’entre vous possède son favori, mais l’un d’entre eux les dépasse tous, sans conteste aucun : Riverdance. Conçu spécialement pour l’édition 1994 de l’Eurovision, il dépassa toutes les attentes de ses concepteurs, devint un spectacle à part entière et fit le tour du monde, popularisant comme jamais la culture populaire de l’Irlande celtique. Vu par des millions de personnes, en représentation perpétuelle, Riverdance a conservé intacte sa magie, comme nous le prouve cette reprise de son grand final.


Et la prestation originale :

10. Lordi – Hard Rock Hallelujah – Finlande – 2006 – 1e place

Ils ont défrayé la chronique alors et écrit l’une des pages les plus notoires du Concours. Qui ne se souvient pas de leur écrasante victoire à Athènes ? Nos rockeurs finlandais ont conservé leurs maquillages et leur folie et nous offrent une prestation aussi mémorable que l’originale. Ils garantissent l’ambiance et le folklore. Avec eux, l’Eurovision étonne, choque, embrasse sa différence et ses clichés, sort de son cadre et y rentre tout à la fois. La surprise demeure aussi vive qu’elle l’était, il y a déjà neuf ans de cela.

Et la prestation originale :

11. Natasha St-Pier – Je N’Ai Que Mon Âme – France – 2001 – 4e place

La France au Concours, ce sont de grandes ballades, des voix puissantes, des interprétations classieuses. Ah, Isabelle, Frida, Betty, Anne-Marie, Amina, Sandrine, Patricia,… Est-ce un cliché ? Vous en êtes seuls juges. Une seule d’entre elles a chanté en anglais. Scandale à l’époque, conséquence aujourd’hui : la BBC a invité Natasha St-Pier pour une reprise bilingue de sa mémorable ballade. Le glamour, l’émotion, la subtilité font de cette reprise, une perfection, trois minutes d’excellence à la française.

Et la prestation originale :

12. Dima Bilan – Medley – Russie – 2006 et 2008

Du Capitole à la Roche tarpéienne, du sublime au casse-couilles… Le vainqueur russe nous revient pour une reprise de ses deux morceaux, que le temps n’a pas bonifiés, hélas. Là-dessus, Dima tente de nous convaincre qu’il est la réincarnation de Michael Jackson, en fait des tonnes, agace, crispe, se plante vocalement et émotionnellement et suscite en nous quelques mauvaises pensées. On remercie alors Lordi d’avoir gagné en 2006, l’on regrette de ne pas avoir sacrifié son forfait portable pour pour Kalomira ou Sirusho en 2008, parce qu’elles au moins étaient drôles, elles et enfin, l’on se dit qu’à choisir, l’on aurait préféré revoir Alsou, Serebro ou Dina, voire même ces damnées babouchkas, que l’on a tant aimé détester. Tout, tout plutôt que Dima…


Et les prestations originales :

13. Bobbysocks – La Det Swinge – Norvège – 1985 – 1e place

Leur victoire semblait impossible, leur pays cumulant bourdes et “nul points”. Et durant toute la soirée, y compris le vote, ce fut l’Allemagne qui mena en tête. Le dernier quart d’heure renversa complètement cet ordre prévisible et la Norvège remporta le Concours, un peu par surprise, ce qui suscita des scènes de liesse inédites dans les rues d’Oslo. Trente ans plus tard, Hanne et Elisabeth portent toujours leur couleur fétiche, ce violet pailleté, sont toujours amies et partenaires à la scène et reprennent avec toujours autant de plaisir, leur petite pépite de bonheur et de bonne humeur.

Et la prestation originale :

14. Loreen – Euphoria – Suède – 2012 – 1e place

Une artiste, une vraie. Cette réflexion vient automatiquement en tête lorsque l’on voit Loreen se produire sur scène. La dernière gagnante suédoise étonne par ses changements d’apparence et le travail perpétuel de réinvention de ses prestations. Euphoria prend ici de nouvelles couleurs, nous redécouvrons ce morceau anthologique, comme si nous l’entendions pour la première fois. L’enchantement demeure au rendez-vous, comme à Bakou.

Et la prestation originale :

15. Johnny Logan – Medley – Irlande – 1980, 1987 et 1992

Pour succéder à Loreen, il fallait bien un monument et quel plus grand et plus beau que le triple vainqueur de l’Eurovision, “Mr. Eurovision”, Johnny Logan en personne, étroitement moulé dans son jean. La plus intéressante de ses trois reprises est hélas la plus courte, car l’entendre chanter Why Me? vaut le détour (quoi que nous ayons pu en dire dans notre introduction). La voix du maître conserve ce velours, cette maestria qui l’a porté au sommet. Nous revivons les riches heures de l’Irlande au Concours. Où sont-elles passées ?

Et les prestations originales :


16. Conchita Wurst – Rise Like A Phoenix – Autriche – 2014 – 1e place

Du roi à la reine… La scène et le public s’enflamment pour la dernière artiste de la soirée, nulle autre que la gagnante en titre, cette chère Conchita, l’épitomé du glamour et de la classe, jusqu’au bout du menton. Comme à chaque fois, la diva autrichienne éblouit par la puissance et la richesse de sa voix. Chaque seconde de sa chanson et de sa reprise demeure mémorable. Mémorable, nous l’avons souvent dit : là réside le véritable ingrédient de la victoire. Soyez mémorable comme Conchita, Loreen, Lordi ou Dana et vous triompherez. Mais qui donc sera mémorable, le 23 mai prochain ?


Et la prestation originale :

17. Ensemble – Medley – Israël 1979, Italie 1958, Royaume-Uni 1981 et Suède 1974

Un medley final vient conclure notre soirée. Anne-Marie David chante Hallelujah ; les Herreys, Volare ; Bobbysocks, Making Your Mind Up. Dana et Conchita, main dans la main, entame Waterloo, bientôt rejointes par les autres artistes. Car quelle autre chanson que celle-là, la plus mémorable, la plus célèbre, la plus reconnue, la plus célébrée de l’histoire du Concours pour faire se baisser le rideau sur ce soixantième anniversaire ?

Et les prestations originales :



Bonus

Vous aurions-nous mis l’eau à la bouche ? Pestez-vous soudain d’être francophones et de devoir attendre un mois encore pour regarder ce spectacle dans son entièreté ? Brûlez-vous de curiosité d’entendre les fines plaisanteries de nos présentateurs et surtout d’avoir des nouvelles de Lys Assia (oui, oui,…) ? Remerciez YouTube ! L’émission y est disponible en intégralité et en version originale. Bon visionnage et bon amusement !

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