Vous avez pu faire plus ample connaissance avec Amui à travers leur portrait publié ce matin. Découvrez à présent l’interview qu’Eva Ariitai et Ken Carlter, deux des membres du groupe, ont fait la joie d’accorder à l’Eurovision à Quotidien !

EAQ – Quelle a été votre première réaction quand vous avez appris votre sélection parmi les douze finalistes ?

Eva – Je n’ai juste qu’un mot à dire, c’est waouh ! (Rires) Nous sommes finalistes, c’est quelque chose de grand, et une fierté pour nous qui venons de Tahiti, à l’autre bout de la Terre. Nous sommes très contents.

Ken – On avait du mal à réaliser. C’est vraiment incroyable pour nous.

Eva – L’Eurovision est un rêve pour nous. C’est le plus grand show musical au monde !

Qu’est-ce que représente ce concours pour vous ? C’est un programme que vous suivez ?

Eva – En Polynésie, l’Eurovision est quand même pas mal suivie. Il y a d’ailleurs un tahitien qui a terminé troisième …

Ken – … En 1981. C’est John Gabilou. Même si nous n’étions pas nés et qu’on ne l’a pas vu, tous nos parents nous ont toujours parlé de lui parce qu’il a participé au concours. Tous ceux qui se lancent dans la musique et qui font une carrière musicale à Tahiti parlent de lui. Ça reste le concours référence dans le monde. Ma mère regarde chaque année l’Eurovision. Beaucoup de tahitiens le regardent.

Ken, vous avez annoncé assez tôt votre candidature au casting d’Eurovision France : c’est vous qui décidez.

Ken – C’était en juin.

Finalement, vous nous avez fait la surprise de participer à trois avec le projet Amui. Pourquoi ce choix d’une participation en groupe ?

Ken – Quand j’ai vu que Tom Leeb ne se représentait pas et que France Télévisions allait ouvrir un appel à candidatures, j’ai dit à Sony, ma maison de disques, que je voulais y participer, parce que c’était une belle opportunité et la seule chance que j’aurais de pouvoir faire ce concours. Cela faisait plusieurs fois que je voulais participer, mais il n’y avait jamais eu d’opportunités ou de contacts. Je voulais faire cette musique qui est une sorte de suite de Ia Ora Na, mon plus gros succès, que j’ai sorti en 2019. Contrairement à Ia Ora Na, j’avais envie d’inclure des voix féminines autres que des choristes, vraiment des leaders, pour donner un côté plus fédérateur. L’Eurovision est quelque chose de grandiose. Je voulais vraiment offrir du spectacle sur scène et je savais qu’avec deux chanteuses qui apporteraient leur propre univers, ça apporterait vraiment quelque chose en plus par rapport à ma voix. Cela créerait quelque chose de plus fort et de plus fédérateur, l’objectif étant de fédérer au maximum pour convaincre aussi le maximum de gens de voter pour nous et que le maximum de gens adhère au projet. C’est pour cela que j’ai pensé à Eva et à Vaheana, parce qu’on se connaît depuis une bonne dizaine d’années et que ce sont deux chanteuses références en Polynésie. Tout le monde les connaît et connaît leurs voix. Je savais très bien que chacune allait apporter quelque chose avec son propre univers, qui donne aujourd’hui ce mélange sur Maeva.

Comment se sont déroulées les modalités de la sélection ?

Ken – J’ai d’abord posé ma candidature avec Sony. On m’a ensuite dit qu’il fallait proposer des chansons, comme tout le monde. J’ai créé cette chanson originale. On en avait aussi une autre, mais ils ont vraiment eu le coup de cœur pour Maeva. Pour eux, ça représentait plus l’image qu’ils se faisaient de Tahiti. Ils voyaient le potentiel de cette chanson et le moyen d’en faire un très beau tableau le jour J. À partir de là, quand j’ai su que nous avions toutes nos chances d’être sélectionnés avec cette chanson, j’ai contacté Vaheana et Eva au mois de septembre, parce qu’il fallait que la chanson et le projet leur plaisent. Le 28 septembre, nous sommes venus en France pour enregistrer en studio et le 30, on devait déposer la version finale de la chanson, à trois voix, sur le bureau de France Télévision. On s’est alors retrouvé parmi une quarantaine de sélectionnés qui devaient passer un casting. On l’a passé le 6 novembre et on nous a dit qu’on n’était finalement plus que dix-huit en lice pour douze places en finale. C’est de ce casting que sont issues les vidéos de notre prestation, de même que les portraits et les interviews. On a appris notre sélection une semaine après, et c’est là que ça a été l’explosion de joie (rires).

Cela n’a pas été trop dur de garder le silence ?

(Rires)

Eva – C’était difficile ! Ça valait le coup d’attendre, parce que tout le monde nous soutient en Polynésie.

Ken – On avait envie de le dire à tout le monde, mais on nous a dit qu’il fallait garder l’embargo. J’avais été sollicité par L’Eurovision au Quotidien pour une proposition d’interview et j’avais répondu que j’étais toujours en lice et que je préférais attendre. À moment donné, quand j’étais au courant, j’avais envie de vous recontacter, mais j’ai dû attendre l’annonce officielle parce que le silence sur notre participation faisait partie des conditions.

Vous allez donc défendre sur scène le titre Maeva. Comment en parleriez-vous ?

Eva – En tahitien, Maeva signifie « Bienvenue ». On invite tous ceux qui écouteront notre musique à partager ces ondes positives avec nous. Cette chanson parle de partage, d’unité, puisque Amui signifie ensemble, unis.

Ken – Quand on écoute les paroles en détail, on commence en disant « Bienvenue chez nous de Paris au Tuamotu », de la capitale à l’un des archipels de Polynésie. Nous sommes français, mais on vit en Polynésie. Il s’agit de montrer la grande France, pas seulement la métropole ou la Tour Eiffel, mais aussi la France répartie sur les trois océans, et notamment le Pacifique. On s’est dit que si on réussissait à aller jusqu’à Rotterdam, les européens allaient découvrir que la France est un pays bien plus étendu que ce que l’on pense.

Vous parliez de John Gabilou qui a représenté la France à l’Eurovision il y a quarante ans, mais le dernier artiste ultra-marin à avoir participé au concours est Kali en 1993. Pour vous, n’est-ce pas là l’occasion de porter la voix de la France des Outremers et sa culture musicale ?

Ken – Oui, tout à fait. Depuis l’annonce, on reçoit d’ailleurs beaucoup de témoignages de soutien de personnes issues des Outremers, de Wallis-et-Futuna, du Pacifique, de Nouvelle-Calédonie, de Polynésie, des Antilles ou de la Réunion. Avec l’éclectisme qu’il y a cette année parmi les candidats, le panel est assez représentatif. C’est vrai que nous sommes fiers et très heureux de représenter la France ultra-marine. Quand on y pense, il y a peu de pays dans le monde qui ont la chance d’être présents sur tous les océans et d’avoir en son sein autant de cultures et de langues différentes, puisque la langue tahitienne fait partie du patrimoine français.

Vous avez fait le choix pour Eurovision France : c’est vous qui décidez de présenter une chanson bilingue. Pourquoi ce choix plutôt que celui d’un titre entièrement en tahitien par exemple ?

Ken – Le tahitien est notre identité. C’est une fierté de chanter en tahitien.

Eva – C’est une fierté de pouvoir porter notre culture et notre langue à l’occasion de ce concours. C’est quelque chose de grand.

Ken – Pourquoi des passages en français par rapport à Ia Ora Na, mon succès précédent, qui était entièrement en tahitien ? C’est parce qu’on ne voulait pas non plus que les métropolitains se sentent exclus. Comme c’est justement un message d’ouverture, on voulait vraiment que cela touche tout le monde. Les paroles en français permettent de situer le contexte et celles en tahitien de dire d’où on vient, de parler de notre identité. Le bilinguisme permet d’inclure tout le monde, et le tahitien donne en plus un côté international, comme les langues latines. Les gens nous demandent de quelle langue il s’agit, d’où elle vient.

C’était une évidence de choisir un titre aussi solaire et dansant ?

Eva – Oui, quand même. Ça apporte un peu d’originalité. On voulait quelque chose qui apporte de la joie dans les foyers, surtout en cette période difficile.

Ken – Le contexte actuel fait qu’on ne pouvait venir qu’avec une telle chanson. On s’est dit que c’était peut-être notre chance. Les gens ont besoin de soleil.

Eva – Et de fraîcheur.

Ken – Et à être de nouvelles têtes, autant apporter le soleil, essayer de remonter le moral de tout le monde et faire la fête tous ensemble.

Comment allez-vous faire vivre Maeva sur la scène de l’émission ?

Ken – On travaille beaucoup. Sur la vidéo du casting, nous n’avions pu faire que deux répétitions préalables, et à cause du confinement, on a dû répéter dans un studio de 10 m2, ce qui est compliqué. Pour la grande scène de l’Eurovision, on prépare quelque chose de très scénique, avec des danseurs, avec la séquence haka qui sera vraiment une belle chorégraphie, et même durant toute la chanson, avec des costumes. On va aussi voir les décors qu’il y aura sur place. La chanson a de toute façon été créée pour ce type de scène. C’est fait pour du grand spectacle. Le casting était à la limite frustrant parce que le théâtre était un peu petit. En travaillant bien le concept, on va pouvoir faire voyager les gens. L’objectif est le suivant : que pendant trois minutes, les gens nous voient chanter et voyagent avec nous.

La première étape est cette finale nationale. On verra bien ce que décideront le public et le jury par la suite. Quelque soit le résultat qui découlera d’Eurovision France : c’est vous qui décidez, envisagez-vous d’autres projets communs à tous les trois ?

Eva – Pour l’instant, on préfère rester focalisé sur l’objectif Eurovision. Mais pourquoi pas ? Peut-être qu’on pourrait réaliser plus tard un autre single et un album ? À voir.

Ken – Pour l’instant, puisque beaucoup de gens nous parlent de l’émission comme d’un tremplin et donc de la suite, c’est vrai qu’on est tellement heureux de participer à cette aventure qu’on veut en vivre chaque instant à fond et se concentrer vraiment sur cet objectif. On croit en nos chances et on ne veut pas passer à côté de cette aventure en pensant déjà à l’après. On se dit qu’on va aller à fond à cette finale nationale et qu’on va défendre nos chances jusqu’à la dernière seconde, parce qu’on pense que ce n’est pas un sprint, mais un marathon. On croise les doigts et si on peut aller jusqu’à Rotterdam, ce sera encore une nouvelle étape. On ne veut pas avoir de regrets. On se sera bien battu et même si on ne gagne pas, nous aurons déjà gagné parce qu’on n’aura pas de regrets.

Actuellement, pour promouvoir votre candidature, comment faites-vous ? Vous effectuez des déplacements réguliers à Paris ?

Eva – Tout à fait.

Ken – Là, nous sommes sur Paris pendant cinq jours (l’interview a été réalisée mi-décembre N.D.L.R.) pour tourner La fête de la chanson française avec les autres candidats.

Eva – C’est l’occasion de présenter les artistes finalistes à Eurovision France.

Ken – Nous serons deux. Vaheana n’a malheureusement pas pu venir, parce qu’en raison de la covid, le nombre de vols est limité et elle a été victime d’un problème de visa qu’ils sont en train de le régler afin qu’elle puisse effectuer les prochains déplacements. On va donner le meilleur de nous-mêmes. Le programme est assez chargé, puisqu’on va devoir revenir plusieurs fois à Paris pour des émissions. On va ensuite promouvoir notre chanson sur les réseaux sociaux, faire un maximum de vidéos, pour convaincre les gens de voter pour nous.

Elle a déjà reçu un très bel accueil depuis sa sortie, puisque vous avez partagé des retours plutôt enthousiastes sur vos réseaux sociaux.

Ken – On est très content, parce qu’on se rend compte qu’il y a des fans de l’Eurovision dans le monde entier. C’est incroyable ! C’est intéressant, parce qu’il y a même des anglo-saxons et des personnes originaires des pays du Nord.

Avec les mesures sanitaires actuellement en vigueur en France métropolitaine, les lieux culturels sont fermés. La situation est très compliquée pour les artistes, qui ne peuvent pas monter sur scène. Est-ce la même chose en Polynésie ?

Eva – On va dire que c’est moins strict.

Ken – Il n’y a pas de confinement.

Eva – Il y a juste un couvre-feu.

Ken – Les évènements culturels ont été arrêtés. Il n’y en a plus.

Eva – On essaie quand même de respecter les gestes barrière, avec le port du masque obligatoire …

Ken – Mais à Tahiti, c’est plus facile pour nous de répéter. Comparés à d’autres candidats qui sont tout seuls et qui peuvent répéter eux-mêmes, dans leur chambre, ce serait plus difficile pour nous en cas de confinement et en l’absence de salle de répétition, parce que nous sommes trois.

En tant qu’artistes, comment vivez-vous le fait de ne pas pouvoir faire de scène en ce moment ?

Eva – C’est quelque chose de contraignant. Mais on vit avec. On essaie d’être positifs. On n’a pas trop le choix, mais je pense que le retour va être puissant (rires).

Ken – On attend tous de pouvoir refaire de la scène, surtout avec ce beau projet qu’est AMUI. On adore chanter cette chanson et on a hâte de la présenter. On espère pouvoir présenter la chanson partout en France si les festivals d’été sont organisés. On se prend à en rêver.

Qu’avez-vous envie de dire au public pour l’encourager à voter pour votre titre et vous ?

Ken – Cela fait quarante ans qu’un artiste polynésien n’a pas représenté la France à l’Eurovision, et la dernière fois, ça s’était très bien passé, puisqu’on a fini troisième. Un podium est une très bonne place. Cela peut paraître un choix audacieux de voter pour une chanson qui n’est pas en français, mais je pense que le public ne doit pas avoir peur. Il doit voter pour nous, parce qu’en plus, on va faire la fête ensemble et ils seront très fiers de notre prestation.

Eva – On va apporter du soleil dans cette période difficile ! Cela fait toujours plaisir. Et l’originalité de la chanson.

Ken – Si on va jusqu’à Rotterdam, ils seront fiers de voir comment l’Europe nous recevra, puisque je pense que la chanson plaira beaucoup.

Eva – Parce que la Polynésie Française fait rêver. C’est une carte postale.

Ken – La France elle-même fait rêver, puisque c’est la première destination touristique du monde. Mais la Polynésie fait également rêver. Associer ces deux images ensemble est quelque chose de beau et de puissant aujourd’hui en 2021. Et si on va à Rotterdam et qu’on gagne l’Eurovision, on proposera que le concours 2022 soit organisé en Polynésie (rires). C’est un peu ambitieux, mais je suis sûr que si on propose ça, tous les pays d’Europe vont voter pour nous, parce qu’ils vont tous vouloir venir à Tahiti (rires).

Nous remercions infiniment Amui pour cette interview et pour leur sympathie. Rendez-vous demain pour le Conseil de classe consacré à Maeva. Vous y découvrirez ainsi l’avis de chaque rédacteur sur le titre et aurez l’occasion de nous livrer le vôtre. À demain !

Crédits photographiques – @kencarlter