Personne ne l’avait prédit mais la Bulgarie a su déjouer les pronostics et gagner haut la main le concours de l’Eurovision. Une semaine après la Grande finale, retour sur la surprise de l’année.

La Bulgarie, ce pays qu’on n’a pas vu venir (ou presque)

Revenons un instant sur les projections avant la finale. La Bulgarie était loin d’être favorite : 9ème au classement des différents clubs de fans, 3ème des parieurs avec environ 10% de chance de gagner le samedi de la finale mais sous les 2% avant la semaine de la finale. Le graphique ci-dessous montre bien que la Bulgarie a fait une percée lors des derniers jours mais elle semblait bien loin de l’Australie (22%) et de la Finlande (41%).

Nous mêmes, à l’EAQ, nous la placions dans le top 5, 3ème pour être exacte mais jamais gagnante. Elle était un outsider sympathique capable d’avoir des points du public, comme nous le signifiions dans notre article sur les possibles vainqueurs et dans notre pronostic le vendredi, ci dessous.

Par contre, je n’ose pas vous renvoyer à notre conseil de classe sur la Bulgarie, lors duquel nous avons été totalement à côté de la plaque (27ème place) ! Mea culpa, nous n’avons pas su voir la pépite en devenir (pour notre défense, c’était avant de voir la mise en scène, à plusieurs semaines du début du concours).

Pour la petite histoire, cette chanson a été écrite lors d’un bootcamp il y a 3 ans par Dimitris Kontopoulos. Ce compositeur avait déjà écrit 15 chansons pour l’Eurovision avant « Bangaranga », dont « Shady Lady », 2ème en 2008 et les chansons de Sergey Lazarev en 2016 et 2019 (3ème à chaque fois).

Comment expliquer cet aveuglement ?

Si le choix du public paraissait de plus en plus évident, le choix du jury était largement moins envisageable. En effet, les jurys notent souvent généreusement les prestations vocales, les grandes voix. Sans faire injure à Dara, d’autres chanteurs et chanteuses possédaient des voix particulièrement belles, et notamment Monroe (ce qui explique d’ailleurs en très grande partie les points des jurys pour la France). Dès lors, partant de ce constat, personne ne pensait que la Bulgarie puisse gagner le jury. Mais nous avons tous oublié que le jury note aussi la prestation globale, l’impression générale. Et à ce titre, la Bulgarie nous a parfaitement impressionné.

2ème facteur explicatif, et pas des moindres, le monde des Eurofans est ainsi fait que nous vivons dans des bulles. Certaines tendances prennent alors de l’importance, enflent jusqu’à devenir quasiment obsédantes. C’est ici l’exemple de la Grèce. Une grande partie des Eurofans se sont enthousiasmés pour la mise en scène joueuse et foutraque mais ce pays n’a pas autant convaincu que prévu et a fini à la 6ème place du public. Nous ne devons pas oublier que le monde des Eurofans n’est pas forcément le monde de tous les jours, des personnes qui regardent pour la première fois le concours le samedi soir. Le monde des Eurofans obéit à des tendances qui ne sont pas totalement celles d’autres personnes. Encore une fois, la victoire de la Bulgarie en est une preuve.

Enfin, les parieurs ne sont pas des devins. Ce sont eux qui ont mis la Finlande au plus haut, générant un sentiment d’invincibilité de ce pays. Il faut dire que la prestation offerte par ce pays était de qualité lors de la finale nationale. Ce sont aussi eux qui ont focalisé sur la performance australienne, notamment en fonction de la réaction de la salle de presse et du public en salle. Mais n’oublions pas que l’Eurovision est un show tv, pensé uniquement pour un rendu via un écran. Ce n’est plus un concert classique, c’est une performance totalement télévisuelle, où l’image est aussi importante que le son. C’est ainsi que la Bulgarie est passée en partie en dehors des radars. A focaliser sur deux pays, en voulant instaurer un duel, nous en avons oublié d’autres prestations visuellement marquantes. Nous avons trop suivi ce que les bookmakers disaient, en oubliant que parier n’est pas gagner.

Nous aurions dû avoir la puce à l’oreille lorsque nous avons appris par un bruit de couloir que le gouvernement bulgare avait été joint par l’UER pour savoir s’il avait les possibilités d’organiser l’Eurovision en 2027. Il y a tellement de fausses infirmations que nous avons ignoré celle-ci, bercé de l’illusion d’un duel finno-australien. A nos dépends.

Une chanson entrainante et moderne portée par une scénographie ultra efficace

Toutefois, la véritable explication de la victoire de la Bulgarie réside dans les qualités dans la chansons. Au delà du style, qui peut plaire ou ne pas plaire, la chanteuse a largement progressé vocalement depuis la finale nationale, elle a ainsi dansé avec énergie tout en gardant le souffle nécessaire à sa voix.

Cette chanson est aussi particulièrement entraînante. Son rythme est très efficace et fera surement cet été le bonheur des personnes allant en boîte de nuit. Nul besoin de connaitre les paroles pour se déhancher au son de Bangaranga !

Enfin, la mise en scène a totalement porté la chanson bulgare. Pour une somme modique (environ 200 000 euros en tout) par rapport à d’autres pays, le tableau proposé par la Bulgarie est d’une incroyable efficacité. Comparons les deux vidéos ci dessous qui montrent la mise en scène vue de la salle et le rendu télévisuel.

Cette mise en scène ne nécessite pas du matériel excessivement élaboré mais met en avant les qualités de danseuse de la chanteuse, accompagnée de ses quatre danseurs et danseuses. C’est énergique et surtout immersif à travers un espace savamment construit. On est entrainé à l’intérieur de la performance, le mouvement est fluide et cinématographique. Le travail sur la profondeur accompagne la chanson et gagne en intensité avec un final totalement libéré des murs. L’artisan de ce travail n’est autre que Benke Rydman, qui avait déjà réalisé la mise en scène de deux chansons gagnantes : « Heroes » en 2015 (Suède) et « The Code en 2024 (Suisse). Quand on le laisse totalement faire, cet homme est capable de transcender une chanson par une mise en scène intelligente et réfléchie.

A titre de comparaison, les deux concurrents directs (Finlande et Australie) ne portaient pas la même modernité. Produit sans grande âme pour la Finlande, kitsch de l’Australie; la Bulgarie passe ainsi pour un modèle de nouveauté. Oubliés la pyrotechnie et les ventilos, dehors les grandes voix explosives et les couleurs trop vives, cette chanson a su dépoussiérer les codes de l’Eurovision.

Osons d’ailleurs une hypothèse : cette chanson est vraisemblablement beaucoup plus parlante pour une grande partie du public, notamment les jeunes, que ses concurrentes. A ce titre, nous n’avons évidemment aucune statistique, mais il serait intéressant de déterminer quelle catégorie d’âge a voté pour quel pays. Je prends le pari que la Bulgarie a attiré davantage les jeunes que l’Australie ou la Finlande. En tout cas, en sortant des sentiers battus et en innovant, elle a su convaincre le public accumulant ainsi 312 points sur les 420 possibles du télévote (35 pays participant auxquels il faut ajouter le vote du reste du monde et enlever le pays qui ne peut voter pour loin même, donc (35+1-1)*12 points).

C’est ainsi que nous expliquons le succès largement mérité de la Bulgarie. Mais finalement, c’est aussi cela la magie de l’Eurovision, savoir nous surprendre avec des prestations qui savent se distinguer des autres. De quoi donner des leçons à d’autres délégations, notamment la française qui aurait besoin aussi d’un moment d’autocritique. Mais cela est un autre sujet dont nous parlerons bientôt.