Grand jeu de Noël : Eurovision, le retour de l’émotion ?

L’Eurovision est une fête ! Oui mais depuis deux ans, ceux qui sont à la fête donnent une note triste aux derniers instants du Concours. Et l’on semble observer quelque chose de tout nouveau : quand le gagnant des années 2000 était celui qui nous faisait faire un grand « WOW », celui de la fin des années 2010 est celui qui prend le cœur du public. Mais… est-ce nouveau ? Retour sur 60 ans d’Eurovision !

Acte 1. Seuls sur la scène

Jusqu’en 1971, seuls quatre personnes pouvaient se présenter sur scène. Et rares sont les quatuors à avoir foulé la scène. Parfois c’était même quasiment impossible : entre l’étroite scène de Londres 1968 ou le micro figé sur le sol de Naples 1965. Et puis, la plupart des années, peu de décors et d’artifices scéniques possibles, des mouvements caméras minimaux qui ne permettent pas de s’ébrouer sur l’étroite scène… Bref, tout ce qui vous permettra de vous démarquer, c’est l’émotion qui sortira de votre chanson… Ou pas !

Dès le premier concours classé, si les Pays-Bas et la France emportent les deux premières places avec deux ballades fort classiques, la troisième et la quatrième places sont emportées par deux chansons à ruse : un baiser mythique et une fausse plateforme téléphonique. Le ton était donné : la pop ou l’émotion ?

Le Royaume-Uni ne s’y est pas fait reprendre : sa première chanson, un cérémonieux morceau d’opéra  a fait un grand flop en terminant 7ème sur 10. Elle s’est alors tournée vers la joyeuse pop, avec succès. Sa seule rechute avec un lord en jupette loin de Conchita Wurst est l’autre pire score du Royaume-Uni jusque la fin des années 70.

Et en même temps, la chanson d’amour, la chanson émouvante, tient la dragée haute dans les années 50-60. André Claveau qui bat « Nel blu dipinto di blu« . De 1961 à 1966, les chansons d’amour se succèdent aux plus hautes places, y compris les plus tristes comme le premier amour de notre chère Isabelle Aubret.

Ou en 1963, derrière le pas très dansant « Dansevise », la Suisse manquait de gagner avec le très intimiste « T’en vas pas » d’Esther Ofarim… quand la désormais culte Monica Zetterlund restait bloquée à la dernière place avec son hyper intimiste « En Gang i Stockholm ».

Et puis Boom-bada-bang ! France Gall casse tous les codes en 1965 en remportant le Concours avec une chanson pop moderne, vivante, bruyante, à la vitesse d’un cheval au galop. Les chansons légères reprennent l’avantage et le Royaume-Uni emporte ses premières victoires. Dernières douces mélodies à remporter la victoires, « Un jour un enfant », « De Troubadour » et « All kinds of everything » reposent sur leurs seules mélodies et interprètes.

Oui, notre chère Frida est loin de Waterloo…

2. Acte 2, l’ère des groupes.

Et après un tour du côté de la ballade à voix, l’Eurovision a trouvé sa formule magique avec une chanson qui devait devenir un tube mondial : Waterloo. Désormais, la recette est simple : un groupe, une chanson efficace, un bon gimmick et c’est parti. Bon, il y a eu des loupés (hop , hop, hop), mais la recette a marché jusqu’à la fin des années 80. Avec quelques exceptions…

En 1977, c’est une chanteuse seule sur scène avec un début a cappella qui a ému les jurys et emporté la victoire devant les propositions pop de Royaume-Uni et d’Irlande. Mais « L’oiseau et l’Enfant » n’est pas une chanson intimiste. Les chansons les plus sobres sont demeurées une formule risquée et pas très payante. Le précurseur de Salvador Sobral, Carlos Do Carmo n’a pas déclenché l’enthousiasme des jurys avec sa fleur de pin…

Alors oui, dans les années 70 et dans les années 80, on peut émouvoir et remporter l’Eurovision mais il faut tout le tralala : une communion œcuménique, un petit peu de paix et une guitare sous le bras, des yeux de velours, ou des mouvements de bras (oh oui public, je t’attrape !).

Acte 3 : Une ballade irlandaise

Les années 90 ont amorcé un grand tournant dans l’histoire de l’Eurovision. Les groupes pop ont disparu de la circulation (ou presque).

Même si l’Irlande l’emporte deux fois de suite avec deux puissantes ballades de facture classique à l’Eurovision, un pays s’impose en 1993 dans le top 5 avec une ritournelle fragile, la Norvège.

La très jeune Silje Vige devait lancer un vent de douceur confirmé les trois années suivantes avec les très celtiques eurovisions 1994-5-6. On ne peut guère faire plus doux que « Rock and Roll Kids« . Et pourtant, bien que passant extrêmement tôt dans la soirée, les deux irlandais ont vaincu la puissante voix d’Edyta Gorniak et la chanson rythmée allemande. L’autre chanson intimiste de la soirée emporte la 4ème place.

Rebelotte l’année suivante. Les trois minutes norvégiennes vainquent la puissante ballade espagnole et la douce ballade pop suédoise. A la 5ème place, une chanson intimiste tout aussi scandinave.

Et en 1996, c’est l’un des plus doux podiums que nous ayons vus à l’Eurovision.

Et en 1997, la recette est déjà éculée. Les chansons du genre se multiplient mais marchent moins. L’arrivée du vote du public et la possibilité de chanter en anglais lancent un nouvel Eurovision : celui du grand spectacle.

Acte 4 : le WoW-Factor

Quand c’est le public qui décide, il faut le surprendre ! Et l’on va s’en rendre compte tout de suite, quand la première diva du public s’impose dans un grand parfum de scandale. Ritournelles entraînantes, strip-teases musicaux, monstres, effets vestimentaires et peaux de bêtes, tout est bon pour marquer le public. Et au début des années 2000, rares sont les ballades au top (Come back, I’m not afraid to move on, Il faut du temps…) La plus douce d’entre elles étant sans doute « Je n’ai que mon âme ». Seule exception : la ballade balkanique qui a su s’imposer et fonctionne toujours. Lane Moje est la première chanson douce à s’approcher de la victoire depuis 1998.

Et puis Molitva. Première ballade à gagner depuis 1996 et première chanson toute pas en anglais depuis 1998. Une révolution qui anéantit les espoirs de la bouffée délirante de Verka et la chanson scandaleuse de Serbero. Une ballade simple et un peu théâtrale, il faut bien le dire, qui a ému le public.

Acte 5 : Only sad songs…

Depuis Molitva, l’émotion a repris le pouvoir au concours, avec des chansons de moins en moins gaies :

  • 2008 : Believe, une ballade RnB pleurnicharde, s’impose devant le barnum d’Ani Lorak ;
  • 2009 : Fairytale, aux harmonies pas très guillerettes, l’emporte devant « Is it true » ;
  • 2011 : autre ballade RnB triste, « Running scared« , l’emporte devant une folie d’amour pas très enlevée ;
  • 2012 : c’est une euphorie bien sombre qui voile de noir les babouchkas ;
  • 2013 : rien que des larmes dans les yeux d’Emmelie de Forest, devant un Azéri encore une fois complètement déprimé ;
  • 2014 : un phénix tout aussi triste s’impose devant la pas très joyeuse chanson néerlandaise, la plainte déchirante de Sanna Nielsen, la non moins grande souffrance d’Aram MP3, la chanson de Kallay Saunders sur les enfants battus. ll faut attendre la 6ème place pour trouver une chanson dynamique et la 9ème pour une chanson très joyeuse ;
  • En 2015, les héros de Mans ne sont pas si festifs…
  • En 2016, Jamala coiffe sur le poteau la complainte de Dami Im et le grand barnum russe ;
  • En 2017, Salvador Sobral met tout le monde d’accord avec son amour non-partagé, devant un bazar bien plus spectaculaire de Kristian Kostov.

Au final, les chansons joyeuses n’ont pas beaucoup la cote. Seul « Satellite » s’est imposé ces dix dernières années. Effet de mode ? Retour des jurys ? Montée en gamme du Concours. Il y a un peu de tout ça…

Les chansons plus intimistes qui ont fait leur retour avec les ballades balkaniques, ont le soutien du jury mais aussi du public. « Calm after the storm » est le plus grand succès de vente de l’Eurovision 2014.

L’émotion, surjouée ou subtile, théâtrale ou intimiste, est donc pour l’instant la clé de la victoire. Mais attention, la chanson gaie pourrait bien prendre sa revanche, à en croire des études scientifiques.

Et puis cette année, le podium est complété par la chanson très festive de la Moldavie, Hey mamma… Pas sûr donc que la magie de Salvador Sobral opère de nouveau avec une pâle imitation…

Et vous, quelle chanson émouvante est votre préférée ?

 

(10 commentaires)

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    • Pascal on 11 décembre 2017 at 08:10
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    Antoine pour moi.

    • Pascal on 11 décembre 2017 at 08:35
    • Répondre

    Statistiquement (et surtout logiquement), plus une série est longue et plus elle s’approche de son terme.

    Gageons qu’un » banger » epoustouflant remportera sans doute bientot le saint Graal.

    A mon avis, l’heure est actuellement à l’émotion car c’est le genre le plus susceptible de reunir les telespectateurs, quelle que soit leur langue

  1. Normalement c’est Antoine ….

    • Bêta X on 11 décembre 2017 at 11:11
    • Répondre

    Pour l’humour citron de l’auteur, ce sera Antoine pour moi également.

    Ma chanson intimiste préférée restera  »Start A Fire » de Dilara Kazimova. Ex-aequo avec  »Calm After The Storm » et juste devant  »Blackbird ». Mais s’il fallait en mettre une en avant je choisirai celle de Dilara 🙂

    • Francis on 11 décembre 2017 at 11:37
    • Répondre

    Crno i belo, c’est mélancolique ? Si oui, c’est ma préférée des années 2010. De toute l’histoire du concours, je m’incline devant Je suis l’enfant-soleil.

    En revanche, je ne suis pas vraiment convaincu par la démonstration de Mme Michu, ou d’Antoine. Fairytale, Rise like a phoenix ou Heroes, je ne trouve pas ça triste. Mais j’apprécie la référence à Elton John 🙂

    • ZIPO on 11 décembre 2017 at 17:05
    • Répondre

    – Article intéressant même je suis loin d’être d’accord avec tout ce qui a été dit ! Ca reste toujours subjectif les jugements… La seule chose sur laquelle j’abonde avec mes prédécesseurs, c’est qu’ANTOINE semble le rédacteur de cet article ( même si j’ai hésité avec KRIS.B ).

    • P'tite Hildly on 12 décembre 2017 at 11:01
    • Répondre

    Et pourquoi pas… Yoann ?
    Je ne sais pas quelle est la chanson la plus émouvante de l’Euro pour moi. Je pourrai hésiter entre Suus de Rona Nishliu en 2012 et Mamo de Anastasia Prikhodko en 2009. J’aime bien les ballades folk à l’irlandaise mais je pense pas que c’est le moment de leur retour à l’Euro. Peut-être dans les années 2020?…

      • P'tite Hildly on 13 décembre 2017 at 17:18
      • Répondre

      Purée, j’avais oublié qu’il n’y avait pas Yoann. Je vais donc dire… Quentin? Juste pour ne pas dire comme tout le monde.

  2. Pour moi cet article ca sera Kris.B
    Je reconnais pas trop le style et je connais pas trop ce rédacteur non plus hehe!

    • Adil on 13 décembre 2017 at 20:14
    • Répondre

    Concernant les chansons un peu moody j’aime : nije ljubav stvar, leija, blackbird, no degree of separation, city lights, amar pelos dois, birds et plein d’autres

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