Alors que Vienne approche à grands pas, la rédaction est partie à la rencontre des candidats à quelques semaines de l’Eurovision 2026. Au programme du jour, l’interview de la représentante ukrainienne, Leléka !

En remportant le Vidbir à l’unanimité du jury et du public le 7 février dernier, l’artiste originaire de Chakhtarske s’est vue offrir le droit de défendre les couleurs de son pays, l’Ukraine, à l’occasion des 70 ans de l’Eurovision. Elle y interprétera la chanson Ridnym, écrite et composée par Adama Cefalu, Jakob Hegner, Viktoria Leleka (alias Leléka) et Yaroslav Dzhus. Elle succèdera ainsi à Ziferblast sur la scène d’un concours qui a particulièrement réussi aux ukrainiens, aussi bien dans son histoire (trois victoires à ce jour) que lors des récentes éditions. Leléka poursuivra t-elle la belle de son pays à l’Eurovision ? En attendant, l’artiste a livré ses impressions à l’EAQ, à quelques semaines seulement du voyage vers l’Autriche. Une interview réalisée par Rémi et disponible aussi bien en vidéo sur notre chaîne YouTube (en anglais) qu’à l’écrit ci-dessous (traduite en français). Alors, prêts à vous envoler avec la « colombe » ukrainienne ?

L’Eurovision au Quotidien – Leléka, pour le public francophone et tous ceux qui ne vous connaissent pas encore, comment vous présenteriez vous ?

Je suis juste compositrice, arrangeuse et chanteuse. J’ai touché à différentes disciplines au cours de ma vie, comme le théâtre, le chant jazz, la composition et la musique de film. Je m’adonne à diverses activités musicales et Leléka n’est pas mon seul projet musical. J’ai aussi un alter ego, un projet électro dark appelé Donbass Girl et j’ai chanté au festival de Glastonbury l’année dernière avec ce projet.

L’Eurovision au Quotidien – Leléka est votre nom de famille, mais aussi le nom de votre groupe. Pourquoi avez-vous décidé de vous lancer dans une aventure musicale en solo et de choisir à nouveau ce nom pour ce projet ?

Je dois préciser que Leléka est aujourd’hui mon nom de famille, mais cela n’a pas toujours été le cas. J’ai tout simplement inventé ce nom de famille. Ce que j’aime en Ukraine, c’est qu’on peut créer n’importe quel nom, même s’il n’existe pas, changer son passeport et tout le reste, et qu’il puisse devenir notre vrai nom officiel sur les papiers. C’est donc ce que j’ai fait avec Leléka. En fait, mon groupe Leléka est né en premier, et après les six premières années de son existence, j’ai compris que je pouvais vraiment m’identifier à ce nom, parce qu’il signifie « cigogne ». En Ukraine, la cigogne a une très belle symbolique, comme la nouvelle vie ou l’espoir, ou le fait de toujours revenir au même nid. D’être fidèle à soi-même, en somme. Du coup, j’ai décidé de prendre ce nom pour moi également. En ce moment, je me produis bien sûr sous le nom de Leléka, parce que ma chanson pour l’Eurovision est une combinaison de mes différents projets, Leléka et Donbass Girl. Mais, pour moi, ça a toujours l’esprit de Leléka : j’ai donc dû prendre une décision et j’ai fait un nouveau choix.

En tant qu’artiste, quelles sont vos principales inspirations ?

J’ai vraiment beaucoup de sources d’inspiration. Par exemple, en ce moment, celles qui m’inspirent le plus sont Rosalía, FKA Twigs, ou encore des compositeurs comme Arvo Pärt, Nick Singer, Audrey Nuna et Little Simz. Je ne sais pas trop. J’en ai beaucoup. Ou Bill Lawrence. Je pourrais parler pendant des heures pour répondre à cette question.

Quand on regarde votre parcours musical, le jazz occupe une place centrale dans votre formation et votre carrière. Pourquoi avez-vous développé une attirance pour ce style musical ?

Je pense que c’est une question difficile car, en réalité, j’ai traversé différentes périodes dans ma vie. Il y a des années où je n’écoutais vraiment que du jazz. Puis, plus tard, j’ai découvert des genres comme le rap, la musique underground, électronique ou synthétique. Je ne peux donc pas vraiment décrire où j’en suis actuellement, car si vous écoutez mon projet Donbass Girl, c’est complètement différent de Leléka. Et même ma chanson pour l’Eurovision ne représente pas vraiment tout ce que je fais et ce que j’aime en ce moment dans la musique.

Cette année, vous allez participer à l’Eurovision. Pourquoi avez-vous décidé de vous lancer dans cette aventure ?

J’ai beaucoup de fans qui, année après année, me disaient : « Victoria, tu dois aller à l’Eurovision. On veut te voir là-bas. » Je répondais toujours : « Je ne sais pas. » Je suis plutôt dans le jazz acoustique. Je ne sais pas si l’Eurovision est le concours qui me convient. Mais je suis en pleine évolution et je suis toujours en train de me transformer. Et ces dernières années, je me suis dit que je voulais le faire. Je suis très inspirée par Rosalía et ce qu’elle fait, cette combinaison entre l’art et une approche qui reste accessible et compréhensible. Mais pour un large public, c’est vraiment impressionnant. J’ai changé d’avis, je dirais, l’année dernière, et j’ai simplement compris que je voulais relever ce défi de la modernité. L’Eurovision correspond donc désormais à mes souhaits et à mes ambitions actuels.

Est-ce que ce programme vous est familier ? Avez-vous des souvenirs, ou des souvenirs particulièrement chers, liés à ce concours ?

Oui, bien sûr, je le connais bien. Je n’oublierai jamais ce magnifique moment où Ruslana a remporté la victoire. C’était une première pour l’Ukraine. J’étais enfant à l’époque, j’étais tellement heureuse, je dansais et je criais. C’était un moment magnifique, comme quand on peut être fier de son pays et de sa culture. C’est vraiment incroyable.

Vous allez participer avec la chanson Ridnym. Vous l’avez un peu introduite tout à l’heure, mais comment la décririez-vous plus précisément ?

Pour faire court, elle parle de transformation et du fait que, même si on a l’impression que tout est fini, ce n’est pas le cas. On a toujours cette force intérieure pour créer et vivre la vie qu’on souhaite vraiment. Et cette transformation n’est pas possible sans affronter ses peurs et les surmonter.

Quand on écoute la chanson, on perçoit un mélange d’éléments traditionnels et de sonorités contemporaines. Était-ce important pour vous de combiner ces deux types d’éléments musicaux ?

Oui, bien sûr. C’était un choix tout à fait délibéré de ma part. Cela dépend aussi du message que je souhaite transmettre à tout le monde. Je voulais associer le futur au passé, et trouver un équilibre entre ce passé et la direction que nous voulons prendre. J’aime beaucoup la musique classique et la musique orchestrale. C’est pourquoi j’utilise des sons d’orchestre à cordes ou encore des instruments acoustiques, comme la bandura, un instrument traditionnel ukrainien. Pour moi, cela ressemble à une version ukrainienne de la harpe. Oui. Et il y a aussi des sons électroniques, plus modernes. Je ne sais pas. Je voulais simplement créer ces contrastes. C’est important pour moi.

Votre chanson offre un autre contraste car, cette année à l’Eurovision, on retrouve plusieurs titres énergiques, plutôt pop. À l’inverse, vous choisissez de vous rendre à Vienne avec un son très poétique, très doux. Ce choix s’est-il imposé naturellement à vous ?

En tant qu’artiste, la première chose à laquelle je pense quand je crée des chansons, c’est le message que je veux partager avec les gens. Une fois que j’ai compris que ce que je veux partager exactement, je commence à réfléchir à la façon dont cela pourrait fonctionner musicalement. Bien sûr, j’ai aussi pensé à l’Eurovision. Mais pour moi, le message est plus important que le simple fait de proposer une chanson dansante et entraînante. En même temps, je peux dire que ma chanson est douce et poétique, car comme je l’ai dit auparavant, elle est pleine de contrastes et comporte également des passages énergiques. Donc pour moi, ce n’est pas du tout une ballade, mais ça l’est en même temps.

Vous avez choisi de chanter cette chanson en anglais, avec quelques phrases en ukrainien. Est-ce un choix délibéré ? Pourquoi avoir décidé de chanter en anglais ?

Pour moi, il est très important de faire entendre la langue ukrainienne sur scène. Mais en même temps, j’ai vraiment envie, comme je l’ai dit tout à l’heure, que les gens comprennent l’idée derrière la chanson et ce que je veux vraiment dire. C’est pourquoi je savais dès le début que l’anglais devait figurer dans cette chanson, c’était certain.

Vous avez dit à l’instant que Ridnym est un contraste, tant dans la chanson elle-même qu’au sein de votre répertoire, dont elle est un mélange. Mais en quoi la considérez-vous comme une chanson différente au sein de votre répertoire ?

C’est différent, bien sûr, parce que je n’ai jamais fait cette combinaison de deux projets différents. C’est donc très différent.

Vous représenterez l’Ukraine. Nous savons, malheureusement, que le pays vit une guerre tragique depuis 2022. En participant à l’Eurovision et en portant le drapeau ukrainien, souhaitez-vous transmettre un message à l’Europe et au monde entier ?

Oui, bien sûr. Je tiens simplement à vous remercier de rester unis, de soutenir l’Ukraine et de faire en sorte que la vie humaine et les droits de l’homme restent des valeurs fondamentales pour l’Europe. C’est très important pour nous tous.

Parlons de la famille Eurovision. J’imagine que vous avez écouté les chansons de vos camarades de promotion. Avez-vous des coups de cœur cette année ? Des chansons préférées ?

Avec notre équipe, on a organisé une petite fête où on s’est tous réunis pour regarder toutes les vidéos de tous les pays. Et j’ai été vraiment impressionnée par la diversité, la beauté et la singularité de chacun. J’ai vraiment adoré ça. Bien sûr, certaines chansons m’ont vraiment touché. Je dirais qu’une des chansons a un sens qui me touche au cœur. C’est Dancing On The Ice, pour la Belgique. J’aime vraiment ça, avec le feu et tout le reste, parce que cette image de danser sur la glace, c’est comme si tout pouvait se briser à tout moment. À tout moment, tout pourrait s’arrêter. Mais j’ai décidé de danser et de vivre ma vie malgré tout. Cela me parle vraiment. J’ai aussi d’autres artistes géniaux en tête, la représentante de la France cette année par exemple. Elle est tout simplement dingue. C’est une artiste tellement forte. Elle est incroyable. J’ai été stupéfaite quand je l’ai écoutée. C’est vraiment génial.

Et elle n’a que 17 ans.

Elle est si jeune. C’est incroyable. Wow. Tout simplement : wow. Je vous souhaite vraiment bonne chance. Je pense que vous avez de bonnes chances cette année.

On vous souhaite également bonne chance.

Merci !

À quelques semaines de Vienne, comment vous sentez-vous ?

Bien sûr, je suis enthousiaste et, je ne sais pas, pas très calme. Mais en même temps, je suis simplement heureuse d’y participer. Je ressens beaucoup de joie, juste de la joie d’avoir cet honneur de faire partie d’un événement d’une telle envergure.

Avez-vous des attentes concernant votre aventure à l’Eurovision ?

Je n’ai d’attentes qu’envers moi-même. Si j’arrive à atteindre cet état d’esprit où je ne me perds pas, dormir suffisamment, manger suffisamment pour être comme au centre de mon univers, parce que c’est un processus tellement intense. Je veux juste être moi-même. Et si j’y parviens, je serai vraiment heureuse. C’est seulement avec cet état d’esprit que je pourrai offrir une bonne performance et être aussi bonne que possible, aussi bonne que je peux l’être sur scène.

Concernant la mise en scène, pourriez-vous nous en dire plus sur le projet pour Vienne ou est-ce un secret ?

En fait, c’est un secret. La seule chose que je peux dire, c’est que ce sera une prestation complètement différente de celle que nous avons proposé lors de la sélection nationale. Nous préparons quelque chose de nouveau. J’espère que ce sera magnifique et que tout le monde l’aimera, ou pas.

Nous avons hâte de la découvrir, parce que votre prestation en sélection nationale était très intéressante, avec les plans centrés sur vous et sur votre visage. Elle créait une ambiance très intime. C’était très intéressant.

Oui, c’était assez conceptuel. En fait, je me suis inscrite à l’Eurovision de manière très spontanée et je n’étais pas vraiment préparée. Je ne sais pas comment beaucoup d’artistes se préparent quand ils décident d’y participer. Je pense qu’on a créé ce concept de performance à cause de plusieurs éléments manquants. Je pense que c’était la meilleure décision compte tenu de la situation dans laquelle on se trouvait.

Pour les prochaines semaines, quels sont vos projets ? Allez-vous prendre part aux pré-parties ?

Évidemment, j’ai beaucoup de répétitions et de choses à organiser. Je dois me préparer, mais je vais aussi réaliser des déplacements. Je chanterai lors de deux pré-parties à Londres et à Amsterdam (L’interview a été réalisée le 2 avril 2026, soit quelques jours avant l’Eurovision in Concert d’Amsterdam, NDLR). Je me rendrai également à Bruxelles, non pas pour une pré-partie, mais pour quelques petits concerts à destination de la communauté ukrainienne.


Nous retrouverons Leléka lors de la deuxième demi-finale de l’Eurovision 2026 le jeudi 14 mai prochain, où elle portera les couleurs de l’Ukraine. Elle y interprètera Ridnym en douzième position, entre les prestations de Delta Goodrem (Australie) et Alis (Albanie).

Un grand merci à Leléka pour nous avoir accordé cette interview et à Alina Makarets, chargée des relations avec les médias de Suspilne et de la délégation ukrainienne, pour son organisation.