C’est indiscutable : avec un beau top 10 au classement général, dont une quatrième place au télévote, la Moldavie a assurément réussi son retour à l’Eurovision. Mais depuis dimanche, c’est un véritable eurodrama national qui secoue le pays.

La raison ? Alors que le jury roumain a attribué 10 points à son voisin moldave (comme il est de coutume, pour ne pas dire de convenance), le jury moldave n’a attribué « que » 3 petits points à Alexandra Căpitănescu. Ce n’est peut-être qu’un détail pour vous, mais pour la Moldavie, cela veut visiblement dire beaucoup, si l’on en croit le scandale que cela a suscité dans le pays. Autopsie d’une tragédie en trois actes.

Acte 1 : le télédiffuseur désavoue le jury

Pour Margarita Druta, alias Rita Englești, présenter les points du jury moldave à l’Eurovision est un rêve qui devient réalité le 16 mai 2026. La personnalité, qui dispose d’une solide audience en Roumanie, ne se doutait pas de ce qui allait l’attendre… C’est quelques minutes avant son passage qu’elle découvre le verdict du jury moldave qui, contre toute attente, n’a pas attribué ses 12 points à la Roumanie, ne lui en octroyant même que trois. Sous le choc, Rita Englești menace même de se retirer de sa fonction de porte-parole, scandalisée par le résultat. Après échange avec la TRM, elle choisit finalement de surmonter l’épreuve et annonce les 12 points moldaves à la Pologne (elle aussi en proie à un eurodrama avec les 12 points attribués par son jury à Israël).

L’absence de donnant-donnant de la part du jury moldave – à rebours de la tradition – suscite l’émoi parmi les téléspectateurs locaux, qui réagissent avec virulence face à cette incompréhension. Comment trahir ainsi de telles relations d’amitié et de voisinage, sachant que le jury grec a, lui, attribué ses 12 points à Chypre malgré la prestation désastreuse d’Antigoni ? Face au tollé, la direction de la TRM (télévision publique moldave) s’empresse de réagir. Dans un communiqué daté du dimanche 17 mai, cette dernière se désolidarise ouvertement du vote de son jury. Tout en indiquant que ce dernier avait voté sans influence de sa part, le télédiffuseur a tenu « à souligner que le résultat final ne reflète en aucun cas la position de l’institution« , bien qu’il ait été scellé en toute transparence, indépendance et conformément aux règles de l’UER.

Le directeur Vlad Țurcanu en rajoute une couche, avouant sa surprise quant au vote du jury moldave et considérer Alexandra Căpitănescu comme sa véritable gagnante. Bien qu’il se défende de tout commentaire, il analyse la décision du jury de façon déconcertante, le vote des jurés moldaves ayant été, selon lui, entâché d’explications techniques plutôt que d’un jugement émotionnel et justifié par la persistance d’un sentiment anti-roumain. Considérant la Roumanie comme « notre pays de l’âme, sans lequel nous serions perdus linguistiquement, économiquement, et sur de nombreux autres sujets« , il regrette d’avoir été forcé à choisir des jurés extérieurs à la TRM, selon des critères fixés par l’UER et non les siens propres, à même de refléter le point de vue du télédiffuseur.

Cette année, le jury moldave était composé d’Andrei Zapșa, Corina Caireac, Catalina Solomac, Pavel Orlov, Stanislav Goncear, Victoria Cușni et Ilona Stepan. Parmi eux, Pavel Orlov et Catalina Solomac ont respectivement terminé 2ème et 3ème de la sélection moldave en janvier, tandis que Victoria Cusni a été membre du jury de la même sélection en 2018, 2022 et 2024. Corina Caireac est une ancienne membre de la délégation moldave, tandis que M. Zapșa est directeur général adjoint de la télévision à la TRM. Difficile de faire un jury plus familier et « dépendant » de la TRM sur la papier…

Voici les rangs auxquels chaque juré (anonymisé) a classé la Roumanie en finale de l’Eurovision 2026. Spoiler : aucun membre n’a placé Alexandra en première position, trois l’excluant même de leurs top 10 personnels…

Juré AJuré BJuré CJuré DJuré EJuré FJuré G
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Ce n’est pas la première fois que le jury moldave n’attribue pas ses 12 points à la Roumanie : en 2022, wrs avait eu droit à un zéro pointé du voisin ! À noter que la Roumanie n’a pas été la seule voisine mal servie par le jury moldave, puisque l’Ukraine s’est vue affecter un zéro pointé. Vraiment pas sympa !

Acte 2 : les autorités s’en mêlent

L’affaire prend une telle ampleur en Moldavie que même le gouvernement s’en mêle ! Alors que le règlement de l’UER stipule que le télédiffuseur doit rester indépendant de son gouvernement, le ministre de la culture Cristian Jardan a demandé des comptes à la TRM quant au résultat du jury moldave. Selon le site roumain Mediafax, le ministre de la culture moldave a déclaré de ne pas être impliqué dans l’organisation de l’Eurovision 2026 (encore heureux). Nonobstant, il rappelle que le gouvernement a offert son soutien financier à TRM et que, de fait, ce dernier lui est redevable de quelques explications quant au vote du jury moldave…

L’Ambassade de Roumanie en Moldavie réagit à son tour par un communiqué de presse, dans lequel elle déclare que l’Eurovision a été créée pour unir les gens, les émotions et les communautés. Elle se dit « ravie de constater le soutien massif dont a bénéficié la représentante roumaine en République de Moldavie » et que la réaction du public témoigne de la « proximité naturelle, [de] l’émotion partagée et [des] liens qui continuent d’unir les populations des deux rives du Prut« , au-delà des votes et des classements.

Cerise sur le gâteau, à l’heure où le pays qu’elle dirige est sous menace directe de la Russie et qu’il est engagé dans un processus d’adhésion à l’Union européenne, la présidente moldave, Maia Sandu, s’exprime à son tour sur le sujet. Sollicitée par les médias à l’issue de la session plénière du Parlement européen, Mme Sandu a déclaré qu’on ne devrait permettre à personne et à rien d’influencer les relations entre la Moldavie et la Roumanie. Selon elle, le plus important est que le public moldave ait donné ses 12 points à la Roumanie, félicitant par la même occasion Satoshi et Alexandra Căpitănescu,

Intermède : et les artistes dans tout ça ?

Pensez bien qu’eux aussi ont réagi, tudieu ! Représentant moldave, Satoshi a appelé le public à la raison et à ne pas être mu par la haine, tout en mettant en avant les liens d’amitié entre la Moldavie et la Roumanie, dont il remercie les téléspectateurs pour leur soutien et leur attitude. De son côté, la représentante roumaine Alexandra Căpitănescu la joue également fair-play, estimant que personne ne devrait être blâmé pour le vote de sept jurés nationaux (contre lesquels elle se dit « pas fâchée » et « qui a jugé comme il sait le faire au mieux ». Insistant sur le soutien du public et des présentateurs moldaves, elle rappelle aussi la force des liens qui unssent les deux pays, se déclarant impatiente de retourner à Chisinau et de collaborer avec des artistes moldaves.

Acte 3 : les têtes tombent

Membre du jury national, Victoria Cușnir ne se déclare responsable que de son vote individuel, tout en justifiant les 3 points du jury moldave à la Roumanie par « ce qu’il s’est passé la veille au soir » – autrement dit la prestation d’Alexandra lors du Jury Show, apparemment en deçà de celle du live. Pour remédier à la discordance entre le vote des jurys et le télévote, elle invite soit à la suppression du premier, soit à faire voter public et jury le même soir, lors du Live Show. Face au lynchage public, elle déclare en outre regretter sa participation au jury moldave et affirme que si le vote de voisinage doit être le principal critère d’évaluation des chansons, il faut que cela soit précisé d’emblée par le télédiffuseur.

Les événements prennent une telle tournure que, face à une véritable affaire d’État, le directeur général de la TRM annonce carrément sa démission le lundi 18 mai, faisant tomber par la même occasion ses directeurs adjoints (conformément à la loi moldave). Lors de la conférence de presse, il estime que le vote du jury moldave relève de la responsabilité du télédiffuseur et de la sienne directe, et qu’il ne souhaite pas que l’activité de la TRM en soit affectée. Rappelant ne pas avoir donné d’instructions, il regrette que le jury « [n’ait] pas pris en compte les sensibilités qui existent entre la République de Moldavie et nos deux voisins », à savoir la Roumanie et l’Ukraine, auxquels il délivre un message d’amitié et de fraternité. « Notre attitude envers l’Ukraine n’est pas 0 points et notre sentiment pour la Roumanie peut seulement être d’amour. »

Morale de l’histoire

« Les gars, vous ne comprenez clairement pas à quel point nous prenons le concours au sérieux dans les Balkans » déclare une tweetos au sujet du drama moldave. Vu d’ici, la télénovela a de quoi être hallucinante. Revendication d’un vote d’amitié et de voisinage par le télédiffuseur, remise en cause de l’indépendance des jurys nationaux, intervention du ministre auprès de la TRM… De quoi contrevenir à l’esprit de l’Eurovision, tant dans le fond (une compétition musicale censée être jugée sur des critères musicaux, qui plus est venant de jurys professionnels) que dans la forme (l’Eurovision se veut « apolitique » et l’UER proscrit toute ingérence gouvernementale dans les affaires des télédiffuseurs, bien que certains faits actuels puissent être tout à fait discutés…). Sauf que le Drama Moldova est le reflet de logiques à l’œuvre au sein de l’Eurovision, à savoir les blocs géopolitiques et les votes de voisinage.

Régulièrement dénoncés comme nuisant à l’équité de la compétition musicale, ces échanges de points sont irréductibles à la véracité des résultats de l’Eurovision, les jurys nationaux étant censés limiter leur impact. Toutefois, ces mécanismes de vote structurels vont au-delà de la simple alliance géopolitique, témoignant d’une communauté de liens historiques, culturels et émotionnels entre des pays voisins et amis, comme c’est ici le cas entre la Moldavie et la Roumanie. À tel point qu’à la lecture de cette affaire, le vote moldave semble perçu par ses gouvernants et sa population comme une véritable trahison des liens fraternels entretenus avec le voisin roumain, un indéfectible et indispensable soutien avec lequel Maia Sandu avait même évoqué une possible fusion pour accélérer le processus d’adhésion à l’UE.

Néanmoins, vu de l’angle « Eurovision », la systématisation et la fatalité de l’octroi des 12 points d’un jury national à un pays voisin au nom de liens d’amitié ne sont pas sans interroger, surtout si l’on s’appuie sur les règles censées régir les votes des jurés nationaux. Les interventions directes et assumées d’un télédiffuseur et d’un gouvernement contreviennent clairement aux principes et au règlement de l’Eurovision, en plus de décrédibiliser le concours et de donner au grain à moudre à ceux qui n’y voient que de la géopolitique. De quoi laisser notre ami Fabien Randanne s’interroger sur une éventuelle réaction de l’UER. Avis de l’auteur : vu tout ce qui a été passé à Israël depuis 2025, pas dit que l’UER soit des plus pro-actives sur le Drama Moldova.

Crédits photo : UER