Bienvenue dans notre première série d’interviews de l’été dédiée à nos eurostars francophones. Qu’elles aient représenté la France, la Belgique, la Suisse, le Luxembourg ou Monaco au concours, elles ont marqué l’histoire de l’Eurovision et ont accepté d’évoquer avec nous leur expérience du concours et de discuter de son évolution pour le plus grand plaisir de nos lectrices et lecteurs (et le nôtre avec).

Chaque samedi, vous pourrez découvrir les confidences d’un.e artiste et pour inaugurer ce premier épisode, revenons ensemble aux débuts du concours.

Tom Pillibi a deux secrets
Qu'il ne livre à personne
Tom Pillibi a deux secrets
Moi seule, je les connais

Vous l’avez compris, c’est une grande dame de la chanson française et de l’histoire du concours qui nous a fait l’honneur d’accepter de répondre à nos questions. Elle est l’une des premières françaises à avoir gagné l’Eurovision, en 1960, et sa riche carrière l’a emmenée partout à travers le monde, des Etats-Unis au Japon, en passant par l’Allemagne, où elle est Mademoiselle Mitsou. Cher.e.s ami.e.s, c’est un immense plaisir d’accueillir Madame Jacqueline Boyer dans les colonnes de l’Eurovision Au Quotidien.

La prestation en images :

Classement : vainqueure de l’Eurovision 1960 (32 points)

C’est par téléphone depuis les Comminges, où elle vit désormais depuis plusieurs années, que Jacqueline Boyer a longuement échangé avec nous.

Qu’est-ce que cela fait d’être la première ?

Grâce à ou à cause de ça – en tout cas merci l’Eurovision, j’ai pu faire un très joli parcours artistique depuis 1960. J’avais été choisie pour faire l’Eurovision en 1959. Au départ c’était Marcel Amont qui devait participer, mais il a refusé parce qu’il avait signé des contrats et une grande tournée. A ce moment-là, Bruno Coquatrix m’avait fait faire ma première scène au Théâtre de l’Étoile dans le spectacle de Marlène Dietrich. Je sortais ensuite mon premier disque orchestré et dirigé par Franck Pourcel chez Pathé Marconi, qui avait fort bien marché. L’ORTF s’est mis en rapport avec ma maison de disques et mon directeur artistique Jacques Flingant, en leur disant qu’ils voulaient me choisir pour représenter la France puisque mon disque marchait très bien, d’un commun accord avec Pierre Cour et André Popp (respectivement auteur et compositeur de Tom Pillibi N.D.L.R.).

Nous sommes alors aux tous débuts de l’Eurovision …

Bien sûr ! Ce n’était pas le public qui jugeait comme aujourd’hui, on était choisi d’un commun accord avec les maisons de disques et les radios. Nous, les interprètes, on n’avait rien à dire, du moins cela s’est passé ainsi pour moi. J’étais très contente et d’autant plus que mon père avait fait l’Eurovision l’année précédente et qu’il avait terminé avant-dernier (rires).

Pour Monaco si je ne m’abuse ?

Pour Monte-Carlo, oui.

Qu’est-ce que l’Eurovision représente alors pour vous ?

Ça représentait énormément de choses parce qu’à l’époque, les interprètes qui faisaient l’Eurovision étaient des stars confirmées. Ce n’étaient pas des débutants, c’étaient des grands noms des différents pays qu’ils venaient représenter. Moi, j’étais la débutante, la jeune fille qui arrivait toute fraîche, toute mignonne dans sa robe dans le style d’Alice au Pays des Merveilles, qui était très bien pour chanter Tom Pillibi, puisque c’était un peu l’histoire de Cadet Roussel. J’arrivais avec cette chanson parmi d’autres qui étaient des chansons d’amour plus ou moins tristes. J’arrivais avec une chanson très fraîche, très enlevée, avec un joli texte et qui tombait très bien, puisqu’elle reste dans les oreilles depuis cette année-là. Quand ils parlent de Tom Pillibi, les gens se souviennent de la mélodie. Ils me la chantent encore même après soixante ans d’existence. Il n’y a pas beaucoup de chansons qui ont fait ce parcours-là. Même maintenant, les gens se souviennent encore des paroles. Le château, le Monténégro, ils connaissent tout.

C’est incroyable, parce que sur L’Eurovision Au Quotidien, nous organisons des rétrospectives des éditions précédentes, et concernant l’année 1960, celle qui reste à mes yeux, c’est Tom Pillibi.

Vous savez, dans l’édition 1960, il y avait de très belles chansons ! Notamment Renato Rascel qui chantait (elle chante) « Tu sei romantica… » qui a quand même fait une grosse carrière. L’Angleterre, qui a fini deuxième avec Bryan Johnson (elle chante) « Looking High High High, Looking oh-oh-oh … ». Il y avait aussi François Deguelt, qui avait une très belle chanson, Ce soir-là. Toutes les chansons tenaient la route à l’époque. Maintenant, j’ai du mal à retenir les mélodies.

Vous arrivez en 1960, vous êtes la « petite nouvelle », vous attendiez-vous à gagner ?

Pas du tout. Je ne m’y attendais pas, mais je devais gagner parce qu’en mon for intérieur, étant donné que mon père avait fini avant-dernier l’année précédente (rires), je m’étais dit qu’il fallait que je gagne, sinon j’arrêtais le chant. Je voulais continuer mon parcours de comédienne, parce qu’à l’époque, je prenais des cours de comédie, je voulais rentrer au conservatoire et ensuite à la Comédie Française. Mon parcours, c’était la comédie, et pas la chanson. À l’époque, quand je prenais des cours de comédie, j’avais pour professeurs Pierre Dux, Madame Dussane, Maurice Escande, qui étaient de grands noms de la Comédie Française, et je travaillais bien. Mais maman ayant monté son dernier cabaret avenue Junot, je l’avais suivie deux ans avant en tournée en Hongrie au mois de juillet 1958 – parce que j’étais pensionnaire et on avait trois mois de vacances à l’époque. Elle m’avait dit « Ma petite fille, si tu veux me suivre en tournée, tu vas chanter sur scène ». « Mais maman ça ne va pas ! » « Si, si, il faut que tu chantes ! » Et j’ai démarré sur scène avec trois chansons. Mais au départ, je ne voulais pas du tout être chanteuse. Je n’avais absolument pas envie. Je voulais être comédienne.

Finalement …

Elle a ouvert son dernier cabaret avenue Junot, où on avait comme débutants Enrico Macias, Rika Zaraï, ou Polnareff, qui venait nous voir de temps en temps, il était tout jeune, il démarrait, et je démarrais avec eux, comme eux. Puis un soir sont arrivés Franck Pourcel et Bruno Coquatrix et ils ont dit à ma mère « Bon, ben la petite, on va la faire chanter ». Bruno Coquatrix a dit « Moi je vais la mettre sur scène » et Franck Pourcel « Je vais lui faire faire ses premiers enregistrements chez Pathé-Marconi, je la dirige et je lui fais ses orchestrations ». C’est comme ça que c’est parti. Et je gagne l’Eurovision !

La cerise sur le gâteau !

Il faut dire que j’avais une très bonne chanson, la mélodie était excellente, l’arrangement était excellent, le texte tenait bien la route, c’était très bien écrit, c’est toujours bien écrit et la preuve en est, c’est qu’on s’en souvient encore maintenant, et ça fait soixante ans quand même ! C’est ça le secret des bonnes chansons. C’est très simple, une mélodie très simple, comme la chanson de ma mère Parlez-moi d’amour, elle reste dans la mémoire. Comme toutes les grandes chansons, c’est très simple au début. Comme me le disaient ma mère et Édith (Piaf), ce sont les quatre ou cinq premières mesures qui sont les plus importantes dans une chanson, c’est là où on la retient, et elles avaient raison. J’ai travaillé après avec Aznavour, Bécaud, Trénet, les plus grands, et ils m’ont tous dit la même chose. Que ce soient les français, les américains, ou les allemands. Les quatre ou cinq premières mesures doivent tout de suite rentrer dans l’oreille. Et pourquoi maintenant, dans toutes les grandes émissions, on reprend les grandes chansons et pas les nouvelles ? Parce qu’il n’y a pas mieux (rires).

Vous me disiez, qu’à l’Eurovision aujourd’hui, on cherche la mélodie …

Je suis incapable de la retenir ! Et pourtant Dieu sait si j’ai l’oreille musicale ! Pour moi, ça s’est arrêté avec mes copines, Marie Myriam, Séverine, Anne-Marie David, Corinne Hermès, Isabelle Aubret, Frida Boccara avec Un jour, un enfant, Joëlle Ursull avec la chanson de Gainsbourg et France Gall bien sûr. C’étaient des mélodies, de grandes chansons. On les retenait tout de suite. Mais depuis, on cherche. Je suis désolée, je n’arrive pas à accrocher. J’ai bien aimé Amir, qui a très bien fait les choses, on accrochait tout de suite. Madame Monsieur ce n’était pas mal. C’est un peu le problème des chansons actuelles. Je ne dénigre pas les autres chanteurs, parce que moi je ne chante plus, j’écoute, mais je trouve dommage qu’on n’attaque pas de suite comme le font (Catherine) Lara ou Véronique Sanson ou Julien Clerc, Souchon, Voulzy. Tout de suite on rentre dedans, on se dit « c’est cette chanson-là », « ah oui c’est lui qui chante ». Là on cherche. Et je trouve qu’il n’y a pas d’originalité en plus. Il y a du spectacle, et le spectacle de l’Eurovision est formidable. Les lumières sont magnifiques, mais ce que j’ai aimé à l’époque, c’est qu’il y avait des chefs d’orchestre avec des musiciens, qui arrivaient avec leurs orchestrations et qu’on y allait véritablement. Tandis que, maintenant, on chante sur une bande. Il y a des effets de lumière. C’est un autre spectacle. Ce genre de choses est arrivé avec ABBA – ABBA, c’est fantastique, il n’y a pas mieux ! C’est un peu la critique que je fais de l’Eurovision, mais maintenant, c’est une autre époque. On ne chante plus sur scène de la même façon. Personnellement, je suis de la grande époque du music-hall. J’ai démarré en guest en première partie, je chantais trois chansons et ensuite il y avait la vedette américaine. Je terminais la première partie et puis, après j’étais en co-vedette, mais on grimpait les échelons. Avant d’aller à l’Olympia, il fallait se faire les dents dans des cabarets ou dans des galas pour pouvoir arriver sur scène dans des grandes salles comme l’étaient l’Olympia ou l’Alhambra. J’ai fait l’Alhambra rue de Malte, où il y avait près de quatre mille personnes, c’était une énorme salle, ce n’est pas l’Alhambra d’aujourd’hui. J’ai fait mon premier Alhambra avec Aznavour l’année de l’Eurovision, en décembre 1960. Je faisais la première partie et Charles la deuxième. C’était la première fois que nous faisions une grande scène. Et il y a d’ailleurs créé  Je me voyais déjà.

Votre parcours est vraiment extraordinaire.

Ah oui, oui, j’ai rencontré des gens fantastiques, j’ai travaillé avec les plus grands. Ça vient aussi du fait que je venais d’une famille artistique, très importante dans la chanson, entre ma mère, mon père et Édith (Piaf). C’étaient de grands noms de la chanson française. Je suis née là-dedans et tous les grands noms m’ont connue bébé ou petite fille. Ça a donc été très amusant que je me retrouve après dans leurs programmes, avec Aznavour, Bécaud, Trénet, Brel, Brassens, qui étaient des amis de mes parents. Puis aux Etats-Unis, où je travaillais avec Quincy Jones, Paul Anka, Pat Boone, Perry Como. Quand j’ai fait carrière en Allemagne, j’ai travaillé avec les plus grands noms allemands, qu’on ne connaît pas en France. C’est dommage, parce que c’étaient des gens extrêmement importants. J’ai eu ce privilège de les rencontrer et de travailler avec eux. Quand Bruno (Coquatrix) m’a dit que j’allais faire le spectacle de Marlene Dietrich, c’était un honneur d’être dans ce spectacle. Elle voulait me rencontrer, et j’ai eu cette chance. Je devais rester dix minutes dans sa loge et j’y suis restée pratiquement une heure et demie. Elle m’a raconté plein de choses, m’a donné plein de conseils, m’a dit ce qu’il fallait faire et ne pas faire, etc. C’était très imposant, mais elle m’a tout de suite mise à l’aise, parce qu’elle connaissait bien mes parents, et Édith bien sûr. Elle m’a dit « Ma petite fille, il faut que tu fasses ci, que tu fasses ça, que tu ne fasses ni ceci cela, il faut toujours monter bien habillée sur scène ». Mon Dieu, si elle voyait comment les gens sont habillés sur scène maintenant (rires). Coiffés en pétard, les jeans troués, les tee-shirts pas lavés et tout ça, Mon Dieu elle n’aimerait pas ça (rires). Elle m’a dit « Il faut donner du rêve » et c’est vrai ! Les gens n’ont pas payé cent ou deux cents euros pour voir sur scène quelqu’un qui est habillé comme soi dans la rue. Il faut leur donner du rêve, c’est ça le spectacle, du moins c’est comme ça que je le conçois personnellement. Surtout actuellement, on en a besoin (rires).

Tout au fil de cette carrière, avez-vous réussi à vous distancier de cette étiquette Eurovision ?

Non, elle m’a toujours accompagné, parce que depuis soixante ans que je suis sur scène – on devait d’ailleurs les fêter à la rentrée, mais à cause du covid, tout est reporté en 2021, donc je vais fêter mes soixante ans de scène, d’Eurovision et mon anniversaire la même année –, si je ne chante pas Tom Pillibi, les gens me regardent d’un drôle d’air. J’ai des chansons que je suis obligée d’interpréter à chaque fois, Tom Pillibi, Parlez-moi d’amour de ma mère, L’hymne à l’amour d’Édith – qui était ma belle-mère –, les chansons de mon père Clopin Clopant , Couché dans le foin, Toi qui disais, et mes chansons aussi. Mais Tom Pillibi, je suis obligée de le faire. En Allemagne par exemple, Tom Pillibi c’est Mitsou, ça y a été mon énorme tube et je suis Mademoiselle Mitsou là-bas.

Le titre, vous l’aviez chanté en plusieurs langues ?

Mitsou, je l’ai fait en français et en allemand. Tom Pillibi, je l’ai fait en anglais, en allemand et en français. Il est chanté dans les écoles au Japon ! J’ai fait plusieurs tournées au Japon et les petits enfants des chorales venaient me chanter Tom Pillibi en japonais (rires). C’est un très beau parcours, l’Eurovision. Quand je me remémore le concours, c’est comme si je l’avais fait hier, c’est formidable.

À l’époque, c’était à Londres …

Oui ! Il y a une anecdote concernant l’enregistrement du disque. On devait l’enregistrer pour l’Eurovision, et nous allons à Paris. Il y avait une grève des musiciens, alors on part avec Franck Pourcel à Bruxelles. On y enregistre Tom Pillibi chez Pathé-Marconi et on rentre à Paris pour prendre l’avion pour aller à Londres, grève d’avion ! On part par le train, mais il n’y avait pas l’Eurostar à l’époque, attention ! On part de la gare Saint-Lazare pour rejoindre Douvres où on prenait un bateau pour rejoindre l’Angleterre à Southampton. J’arrive au train gare Saint-Lazare, et j’ai le wagon numéro treize, compartiment numéro treize, je passe les éliminatoires de Tom Pillibi en treizième position et je gagne ! Trois fois treize.

Vous rompez avec l’adage du chiffre porte-malheur !

Il y en a pour qui ça ne marche pas, mais pour moi, ça a marché ce soir-là ! À l’époque, il n’y avait qu’une seule chaîne télévisée en noir et blanc et toute la France m’a regardée ce soir-là. La France entière m’a vue gagner. Du jour au lendemain, je suis devenue connue. Après, il a fallu que je me fasse un prénom, parce que j’étais toujours présentée comme la fille de Lucienne Boyer. Cela m’embêtait. « La gagnante de l’Eurovision, Jacqueline Boyer, est la fille de … ». Alors, Édith Piaf, que j’étais allée voir après avoir gagné l’Eurovision, m’a dit « Mon poussin, maintenant, il faut que tu te fasses un prénom. Il faut qu’on se souvienne de toi en tant que Jacqueline, pas en tant que la fille de ». Parce qu’avec Tom Pillibi, je n’avais qu’une seule chanson, et après il a fallu que je monte un tour de chant avec d’autres chansons, et ça a été plus difficile.

C’est tout un travail …

C’est un travail. Il a fallu que je rencontre des auteurs, des compositeurs … C’est un long parcours.

Quel souvenir gardez-vous de l’expérience sur place dans le contexte du concours de l’époque ?

Tout d’abord, j’avais énormément de trac. J’étais très intimidée, parce que je me retrouvais avec des artistes très célèbres, qui ont tous été très gentils avec moi. On avait chacun nos loges, on a beaucoup répété avec Franck Pourcel et les musiciens, On avait un temps donné, puis on passait à quelqu’un d’autre, etc. Je n’ai pas eu le temps de dire « ouf », on avait quarante-huit heures et il fallait y aller. Puis quand le soir est arrivé, il n’y avait que treize pays participants à l’époque, je suis passée en dernier, il a fallu que j’attende la treizième position, et le trac grandissait de plus en plus. Quand j’ai vu Franck me donner le départ, je me suis dit « Ma fille, il faut que tu y ailles ». C’est parti comme ça.

L’Eurovision était organisée dans de plus petites salles qu’aujourd’hui …

Ah non, c’était un grand théâtre, vous plaisantez ? C’était un théâtre comme l’Opéra Garnier. Les gens étaient habillés en smoking et en robe longue, s’il vous plaît ! On n’était pas en jean. À l’époque, on s’habillait pour sortir. Quand on faisait les premières à l’Olympia dans les années soixante, les garçons et les filles étaient habillés en cocktail, en robe longue. On ne rentrait pas à l’Olympia si on était mal habillé. Ça a beaucoup changé depuis (rires). D’abord pour le respect et puis c’est agréable de s’habiller. Moi, je me suis toujours habillée, je ne suis jamais allée en jean à un spectacle, pas forcément en cocktail, mais toujours bien habillée pour aller au théâtre, au music-hall, ou à l’opéra. Je ne me serais pas permise d’arriver n’importe comment par respect pour les artistes. J’ai toujours fait mes spectacles bien habillée. Quand j’ai fait l’émission de Pascal Sevran, il voulait que tout le monde soit habillé, il était très exigeant là-dessus et il avait raison, il fallait qu’on donne du rêve aux gens.

Et sur place, un instant vous a-t-il particulièrement marqué ?

Au départ, après avoir chanté ma chanson, on m’a mise dans une loge dans la salle, qui donnait sur la scène. Au départ, ça partait mal pour moi, je n’avais pas de points du tout. Puis à moment donné, ça a commencé à grimper, grimper, grimper, puis à moment donné je vois le régisseur anglais qui me dit « Oh baby, come, you’re the winner ! », « Venez ma petite fille, vous avez gagné, rejoignez-moi » et il m’indiquait de retourner derrière pour que je chante à nouveau ma chanson. Mais au départ, ça partait mal, je ne gagnais pas. Et c’est l’Angleterre qui m’a donné le point définitif pour gagner, parce qu’au départ, c’était Bryan Johnson qui devait gagner (rires).

C’est un programme que vous suivez toujours l’Eurovision ?

Oui, je la regarde, parce que c’est amusant. C’est toujours bien fait. Maintenant, ce qui m’intéresse, c’est de voir les effets de lumière, les costumes, ce qu’ils vont chercher dans le plus déjanté. Mais il y a quand même, depuis deux ou trois ans, de nouveau de belles mélodies, heureusement.

Certaines vous ont interpellé ?

Oui, il y a deux ou trois ans, le Portugal avait fait une très très belle chanson. Les anglais également. Si, il y a eu des chansons qui n’étaient pas mal. Ce que je regrette maintenant, c’est que c’est devenu un petit peu politique. Les pays de l’Est font gagner les pays de l’Est. Ce que je regrette aussi, c’est que dans les chansons françaises, on met de l’anglais, alors que nous à l’époque, on était obligé de chanter dans la langue du pays. Les néerlandais chantaient en néerlandais, les allemands en allemand, les anglais en anglais, les italiens en italien … Tandis que maintenant on met de l’anglais partout ! Alors que si on représente la France, on chante en français, mince ! La langue française est tellement belle. Et puis, quand on énumère les chansons françaises qui ont gagné, mis à part la mienne, il y a eu Séverine, Un banc, un arbre, une rue , Anne-Marie David, Marie Myriam, France Gall, Frida et Isabelle, c’étaient de grandes chansons.

Les titres de Joëlle Ursull et Amina également …

Mais bien sûr !

Avec vos collègues, vous avez fait partie de l’âge d’or à l’Eurovision …

Absolument. On a fait partie de l’âge de l’Eurovision et de l’âge d’or de la chanson française jusqu’aux années 80.

Depuis …

À part Véronique Samson, Lara, Julien Clerc, Souchon, Juliette … On a du mal à retenir les chansons, même s’il y a de bonnes choses de faites.

À l’Eurovision, cela fait vingt ans que la France est en difficulté, hormis Amir et Patricia Kaas …

C’était une bonne chanson, mais elle n’était pas faite pour l’Eurovision. Elle a eu du culot de le faire, chapeau, bravo, mais elle a émergé parce que c’est Patricia Kaas.

Voyez-vous une solution ?

On était bien reparti avec Amir et Madame Monsieur. Depuis, c’est plus difficile, même si j’aime beaucoup Bilal, je le suis et je trouve que ce qu’il fait est formidable. Mais c’est très particulier l’Eurovision. On n’a que trois minutes pour envoyer la chanson, donc il faut tout de suite y aller. Il y a tellement de chansons qui passent avant et après, vous vous rendez compte de ce qu’il faut retenir ? Le secret de l’Eurovision, c’est qu’il faut que ça tape dans l’oreille tout de suite, et ce n’est pas facile.

Vous pensez que c’est ce qui pourrait faire la différence pour faire gagner la France ?

Il faut une bonne mélodie, un bon texte et chanter en français, point barre. Maintenant, il y a la politique en jeu, beaucoup d’argent en jeu entre les chaînes de télévision, les éditeurs, … Ce n’est plus une question de mélodie ou d’artistique, c’est une question de combien ça va rapporter. Parce que ce qui intéresse désormais les gens, ce n’est pas tant le chanteur qui chante, mais combien vont gagner les auteurs, les compositeurs, les éditeurs et les chaînes de télévision. L’interprète il vient après. Sauf si l’interprète est l’auteur-compositeur, c’est une autre mayonnaise (rires).

À refaire, vous le referiez ?

Non. L’époque n’est plus la même. On ne chante plus comme avant. Les textes et les orchestrations sont différents. C’est un monde différent. Dans le contexte des années 60, c’était bien, parce que la route était ouverte pour les chansons avec une bonne mélodie et un bon texte, avec des interprètes. Attention, à l’époque, tous ceux qui chantaient à l’Eurovision avaient de la voix et on comprenait ce qu’ils chantaient. Tandis que maintenant, plus vous chantez mal ou faux, plus vous êtes incompréhensible, plus vous avez du succès ! (rires)

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L’actualité de l’artiste :

Jacqueline Boyer fêtera l’année prochaine ses soixante ans de carrière et ses quatre-vingts ans. Elle se produit toujours sur scène, pour le plus grand bonheur de ses fans.

En 2016, elle a publié Histoire de trois vies extraordinaires, une biographie où elle revient sur l’histoire d’une famille d’artistes, celle de ses parents, Lucienne Boyer et Jacques Pills, et elle-même. Cet ouvrage a été adapté au théâtre sous le même titre et met en scène Jacqueline Boyer aux côtés de Philippe Padovani.

Un immense merci à Jacqueline Boyer d’avoir accepté de partager avec nous ses souvenirs passionnants et enrichissants.

Crédits photographiques : capture d’écran de la vidéo YouTube de l’émission “L’invité” du 11 août 2019 diffusée sur TV5 Monde