Le bilan officiel des audiences de l’Eurovision 2026 a été publié hier soir par l’UER. Si l’instance nous livre un bilan chiffré particulièrement positif de l’édition, qu’en est-il en réalité ?
L’EAQ avait relevé les audiences nationales dans un précédent article. Voilà aujourd’hui les chiffres de l’organisation, ceux que nous attendions tous avec impatience – dont certains sur les réseaux sociaux doutaient qu’ils allaient paraître un jour.
Les chiffres TV en bref
42,6% : voilà la part d’audience télévisée de l’Eurovision 2026, soit le double de la moyenne des télédiffuseurs participants à cette plage horaire. Le programme semble avoir particulièrement bien marché chez les jeunes, puisque la 70ème édition enregistre une belle part d’audience de 54,8% chez les 15-24 ans, en hausse par rapport à 2025 et quatre fois plus que la moyenne des télédiffuseurs à cette heure-là. Au global, le concours dépasse les 50% de part d’audience dans 14 des 35 pays participants, au premier rang desquels le quatuor scandinave Finlande (92,8%), Suède (85,5%), Norvège (83,4%) et Danemark (79%). Deux pays méritent également une mention spéciale : l’Autriche hôte, avec 61,4% de part d’audience (record historique) et la Bulgarie gagnante, avec 46% de part d’audience (record historique là aussi).
L’UER note à juste titre l’augmentation de l’audience dans plusieurs pays, parmi lesquels l’Italie, l’Australie, le Danemark, la Finlande ou la Grèce. Parmi les quatre derniers, des records d’audience sont battus, soit à titre historique, soit depuis de longues années. À l’inverse, d’autres marchés connaissent une baisse significative : la Pologne, le Royaume-Uni ou encore la France (même si l’Eurovision 2026 y est restée en large tête des audiences le 16 mai dernier).
Outre les pays participants, des votes ont été enregistrés dans 148 pays, qui ont donc contribué au groupe de votants « Reste du monde » (qui compte pour un seul pays). Les dix pays ayant le plus voté dans ce dernier sont les Etats-Unis, les Pays-Bas, le Canada, l’Espagne, l’Irlande, la Slovaquie, la Turquie, la Hongrie, les Emirats Arabes Unis et le Mexique. Intéressant, puisqu’on constate que ce top 10 compte trois pays s’étant retirés en 2026, quelques anciens participants et peut-être un futur dont tout le monde scrute avec attention la feuille d’érable…
L’audience sociale/numérique
Côté digital, l’Eurovision est une véritable force de frappe. Sur YouTube, 638 millions de vues ont été enregistrées entre le 1er janvier et le 30 mai, tandis que les shorts ont fait l’objet de 153,4 millions de visionnages (+ 31% par rapport à 2025). C’est toutefois sur les réseaux sociaux que le concours bat des records de performance :
- TikTok : 4 millions d’abonnés sur le compte officiel pour 872,1 millions de vues (+9,4% par rapport à 2025)
- Instagram : plus d’un milliard de vues pour la première fois (+3,25%)
- Facebook : 247,8 millions de vues (+33,6%), 43 millions de comptes touchés (34,4%) et 3,8 millions d’interactions (+23%)
- Reddit – r/eurovision : 372 150 membres et 2,27 millions de vues sur les méga-threads des répétitions des artistes
- WhatsApp : 105 000 abonnés sur le groupe
Au total, les chaînes digitales de l’Eurovision ont connu 39,3 millions d’engagements durant la semaine du 11 au 17 mai, soit 200 000 de plus que l’année dernière.
Le nouveau site officiel et la nouvelle application ont également été particulièrement performants, avec 9,9 millions d’utilisateurs actifs sur eurovision.com entre le 1er janvier et le 30 mai (+32% par rapport à 2025) – dont 2,99 millions le soir de la finale (+43%) – et l’applicationen première position de la catégorie « divertissement » dans l’App Store et sur Google Play la semaine de l’Eurovision.
D’autres chiffres sont également avancés quant à la fréquentation de Vienne la semaine de l’Eurovision (320 000 visiteurs environ, dont 100 000 pour les shows et 219 000 pour les autres sites du concours) et sur le succès de Bangaranga en streaming, sur lesquels nous ne nous attarderons pas ici.
Une audience totale en berne
C’est là que le bât blesse. Dans son communiqué, l’UER nous donne une lecture très positive, à travers la mise en avant de chiffres indéniables (records d’audience dans certains pays, part d’audience, succès sur les réseaux sociaux et chez les jeunes…). Mais l’instance de radio-télévision se fait moins prolixe quant à l’audience totale en berne : or, avec 131 millions de téléspectateurs (dans 35 pays participants), le concours connaît sa plus faible audience depuis que la mesure existe. Cela représente une perte de 35 millions de téléspectateurs sur les trois shows ! Jamais le concours n’avait égaré autant de personnes en route…
| Édition | Audience totale | Nombre de pays participants |
| 2013 | 170 millions | 39 |
| 2014 | 195 millions | 37 |
| 2015 | 197 millions | 40 |
| 2016 | 204 millions | 42 |
| 2017 | 182 millions | 42 |
| 2018 | 186 millions | 43 |
| 2019 | 182 millions | 41 |
| 2021 | 183 millions | 39 |
| 2022 | 161 millions | 40 |
| 2023 | 162 millions | 37 |
| 2024 | 162 millions | 37 |
| 2025 | 166 millions | 37 |
| 2026 | 131 millions | 35 |
Source : esc_news_
Que nous disent ces chiffres ?
Certains argueront à juste titre que l’audience télévisée est aujourd’hui en déclin face à l’essor constant du numérique et du replay, même si cette baisse est inégale selon les pays (la France est par exemple plus affectée que d’autres). Mais cette baisse d’audience témoigne d’autres facteurs. L’heure est venue de sortir la calculatrice !
Ainsi, la perte de cinq télédiffuseurs (Espagne, Islande, Irlande, Pays-Bas et Slovénie) n’a pas été sans impact sur le nombre total de téléspectateurs vu leur poids total. Si l’on reprend les chiffres de 2025 :
- En Espagne, la finale du concours avait réuni 5,884 millions de téléspectateurs, la première demi finale 1,384 millions et la deuxième demi-finale 804 000 personnes, soit un total de 8,072 millions de téléspectateurs.
- Aux Pays-Bas, la finale avait enregistré 3,59 millions de téléspectateurs, la première demi-finale 2,2 millions et la deuxième demi-finale 1,24 millions, soit un total de 7,03 millions de téléspectateurs.
- En Irlande, 268 000 téléspectateurs avaient regardé la finale de l’Eurovision 2025, un chiffre en forte baisse par rapport à l’année précédente, puisque le pays avait été éliminé en demi-finale à Bâle.
- En Slovénie, 150 400 personnes avaient regardé la finale, un chiffre en baisse par rapport à 2024 en raison de l’élimination slovène en demi-finale. Les demi-finales 1 et 2 avaient été visionnées en direct par respectivement 144 700 et 49 700 téléspectateurs, soit un total de téléspectateurs s’élevant à 344 800 sur les trois shows.
- Les chiffres islandais n’étaient pas connus dans le détail
Au total, sur la base des chiffres de 2025, le retrait de ces cinq pays (et la non diffusion du concours par trois d’entre eux) engendre une baisse d’audience d’au moins 15,715 millions de téléspectateurs, soit près de 45% du total de la baisse. Logique, si l’on considère les audiences passées : la dernière fois que l’Eurovision avait égaré un nombre important de téléspectateurs (22 millions à l’époque), c’était au moment du retrait de la Russie en 2017 et de l’exclusion du pays en 2022. Cette baisse n’a pu être que difficilement compensée par le retour de la Bulgarie, de la Moldavie et de la Roumanie, dont les chiffres d’audience (certes remarquables cette année) sont sans commune mesure avec ceux de ces poids lourds dont l’absence pèse bien… lourd.
Mais le mal semble plus profond à y regarder de plus près. Si l’UER met en avant les succès, elle s’attarde moins sur les pays qui ont connu des baisses d’audience sensibles par rapport à 2025 :
- Belgique – Flandre : baisse de 100 000 téléspectateurs en finale et de 414 000 téléspectateurs en demi-finale 1, soit 514 000 téléspectateurs égarés en un an au cumul
- France : 1,3 million de téléspectateurs en moins
- Pologne : baisse de 850 000 téléspectateurs en finale et de 360 000 en demi-finale 1, soit 1,21 millions de téléspectateurs en moins au cumul
- Portugal : baisse de 401 000 téléspectateurs en finale (audience quasi stable en demi-finale 1)
- Royaume-Uni : 1,49 million de téléspectateurs en moins
- Suède : baisse de 698 000 téléspectateurs, de 316 000 en demi-finale 1 et de 14 000 en demi-finale 2, soit 1,025 million de téléspectateurs égarés au cumul
- Suisse : baisse de 607 000 téléspectateurs en finale, de 248 000 en demi-finale 1 et de 189 000 en demi-finale 2, soit 1,044 millions de téléspectateurs en moins au cumul.
Au cumul des chiffres cités, les pays listés ci-dessus connaissent une baisse d’audience de près de 7 millions de téléspectateurs, qui peut s’expliquer au gré de raisons nationales. La Suisse avait connu une audience record l’année dernière en tant que pays hôte, là où elle n’accueillait pas le concours cette année et a été éliminée en demi-finale pour la première fois depuis 2018. En France et au Royaume-Uni, les candidats souffraient d’un déficit de notoriété et leur participation à l’Eurovision ont fait l’objet d’une communication et d’une médiatisation moindres par rapport à 2025. Côté Pologne, l’organisation de la sélection nationale avait été particulièrement chaotique à l’hiver, tandis qu’Alicja n’a clairement pas la même notoriété que Justyna Steczkowska (représentante 2025) sur place.
Hors des 5 pays en retrait, un effet boycott ? Difficile à dire…
Dans l’attente des chiffres d’audience définitifs d’une édition marquée par la polémique autour de la participation d’Israël et le retrait de cinq pays, certains anticipaient une lourde baisse d’audience avec un possible effet boycott (que l’on a notamment largement vu passer dans les milieux militants). Toutefois, cet effet est particulièrement difficile à matérialiser, les chiffres d’audience ne donnant pas à voir les motivations individuelles des téléspectateurs à regarder l’Eurovision.
Certains chiffres interpellent toutefois plus que d’autres, et suscitent l’interrogation. En Suède, bastion du concours (où il continue toutefois de réaliser 85,5% de part d’audience), l’Eurovision enregistre un record d’audience à la baisse – la plus faible depuis 2010 en finale, alors que la candidate suédoise Felicia est restée dix semaines consécutives (du 13 février au 23 avril) en tête des charts locaux avec My System. Dans le même temps, un sondage publié par Aftonbladet, le principal tabloïd du pays, en décembre 2025 indiquait que 63% des suédois étaient favorables à un boycott de l’Eurovision 2026 de la part de leur pays, sur la base de 45 952 votants. Faut-il y voir un lien de corrélation ? La part d’audience reste toutefois stratosphérique sur place (85,5%, soit la deuxième meilleure parmi les 35 pays participants).
À l’inverse, alors même qu’un mouvement en faveur du boycott était particulièrement actif dans ces pays, la Norvège ne connaît qu’une baisse d’audience marginale (- 100 000 téléspectateurs) et la Finlande bat un record de PDA historique (il est vrai que le pays était le grandissime favori à la victoire selon les bookmakers…). Autre pays dont la participation a été très contestée au local : le Portugal, qui signe sa plus faible audience en finale depuis 2000. Notons cependant que le pays s’était vu éliminé en demi-finale pour la première fois depuis 2019 et que le concours connaît une baisse d’audience continue depuis quelques années sur place.
Alors que le pays s’est qualifié pour la première fois en finale depuis 2023, la forte baisse d’audience de la VRT en Belgique néerlandophone interpelle également, surtout que le télédiffuseur flamand est parmi les plus virulents par rapport à la participation d’Israël (au point que le commentateur local est resté pour la première fois à Bruxelles). Le fait que la représentante belge était cette année francophone peut-il expliquer ce déficit d’intérêt de la part des flamands, alors que la RTBF a battu elle un record d’audience en PDA depuis 1997 ? C’est oublier qu’en 2024, la VRT avait enregistré une audience en finale supérieure de 276 558 téléspectateurs, avec un représentant lui aussi francophone et éliminé en demi-finale. De là à y voir un effet boycott ?
Du côté des Pays-Bas (non comptabilisés dans les 131 millions de téléspectateurs), où « seuls » 57% des téléspectateurs avaient indiqué vouloir boycotter le visionnage du concours dans un sondage, NPO1 a enregistré des audiences historiquement à la baisse pour la finale. Cette dernière n’a réuni que 798 000 téléspectateurs (et chaque demi-finale environ 750 000) : il faut dire que le retrait du pays n’avait pas de quoi encourager le public néerlandais à suivre l’Eurovision. Surtout que, dans des sondages, ce dernier semblait soutenir la décision du télédiffuseur de se retirer du concours en 2026.
Sur la base de l’audience totale de l’Eurovision 2026, il est donc difficile de tirer un bilan aussi enthousiaste que celui du directeur du concours, Martin Green (dont vous pouvez lire la réaction – entre autres – dans le communiqué de l’UER). Il n’en reste pas moins que, pour de nombreux télédiffuseurs, l’Eurovision reste une valeur sûre et que son audience sociale et digitale croissante témoigne d’une réelle assise, notamment chez les jeunes. Mais cette chute d’audience historique interpelle.
Crédits : Corinne Cumming – UER









J’ai l’habitude de dire que l’Eurovision s’est toujours relevé de toutes les crises, de tous les soubresauts. Et ce sera pareil après cette année bizarre : le retrait de beaucoup de pays mais l’engouement toujours plus fort des réseaux sociaux pour le Concours et l’actuel succès (mérité) de « Bangaranga ».
Je persiste à penser que les Pays-Bas, l’Espagne, l’Irlande, l’Islande et la Slovénie ont pris une décision mesquine, piteuse pour ne pas dire minable. La rébellion aux petits bras, inutile et contre-productive.
Mais ça n’engage que moi.
Enfin, l’époque a changé. Les audiences télé ne sont plus l’alpha et l’oméga d’un succès désormais. Par exemple, sur mon lieu de travail, aucun de mes collègues, tous plus jeunes que moi, n’a la télé ou regarde à l’ancienne les programmes sur ce téléviseur, absent de leur vie. Ce qui signe une rupture générationnelle.
N’en déplaise à certains certaines, l’effet boycott a bel et bien fonctionné ! L’UER va bien sûr mettre en avant ses petites victoires et se trouver des excuses comme toujours, mais entre les pertes d’argent dû aux retraits et à la baisse d’audience, et malgré leur sponsor qui leur est si cher, il va leur falloir réfléchir pour faire perdurer leur marque en déclin, puisque c’est bien la seule valeur que l’UER défend aujourd’hui, celle de l’argent.
Encore bravo aux diffuseurs islandais, néerlandais, irlandais, slovène et espagnols !