Cette semaine, l’actualité a été (notamment) marquée par les premières campagnes de vaccination contre le Covid-19 menées à grande échelle. Experts et journalistes spécialisés ont publié chiffres et graphiques détaillant leur avancée et le nombre de personnes vaccinées. Par exemple, Guillaume Daret, journaliste auprès de France Télévisions :

Ces chiffres reflètent surtout les divergences d’approche des pays mentionnés, ainsi que les disponibilités des vaccins et la rapidité de mise en œuvre des dites campagnes. Ainsi, les États-membres de l’Union Européenne ont préféré œuvrer de concert et attendre le feu vert de l’Agence Européenne des Médicaments.

La dernière place de la France, notamment dans ce graphique de Guillaume Daret, a immédiatement suscité de nombreuses plaisanteries et comparaisons avec l’Eurovision. Parmi tant d’autres, voici celle d’Estelle Denis, journaliste auprès de L’Équipe :

Au bout de quelques jours, la comparaison était devenue un mème et été reprise par des dizaines de personnes sur les réseaux sociaux, plus au moins embellie, modifiée et illustrée. Par exemple, par L’Indéprimeuse, imprimerie parisienne spécialisée dans les faux livres aux titres humoristiques :

Cela a suscité en retour l’agacement, voire la colère, des amoureux de l’Eurovision. En premier lieu desquels, Fabien Randanne, journaliste auprès de 20 Minutes et spécialiste du Concours.

https://twitter.com/fabrandanne/status/1346405144032894976?s=20
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Notre ami et confrère Michaël Duforest, de Parlons Eurovision, a alors relativisé la portée de ces plaisanteries :

Ces échanges croisés m’ont inspiré des sentiments contradictoires. Les plaisanteries sur la dernière place de la France m’ont irrité. D’une part, parce qu’il m’a semblé déplacé de tourner à la dérision une réalité grave et sérieuse : derrière ces chiffres et ces graphiques, il y a des êtres humains. Des êtres humains en souffrance, des malades, des familles séparées, ayant perdu des proches, du personnel médical en détresse et des travailleurs en première ligne. D’autre part, parce que la comparaison est absurde. À l’Eurovision, la France n’a échoué à la dernière place qu’une seule fois en soixante-cinq ans. Le Royaume-Uni, en revanche, y a écopé de la lanterne rouge à quatre reprises depuis 2003. Par ailleurs, la Chine, les États-Unis et le Canada n’y participent pas. Mais ce sont déjà là des réflexions trop rationnelles et analytiques, s’opposant à de l’humour irrationnel et sans recul.

Donc, dans un deuxième temps, mon optimisme a repris le dessus. Je me suis consolé en songeant à Victor Hugo et aux Pères fondateurs du Concours : ad augusta per angusta. Des buts élevés s’atteignent par des voies étroites. Souvent moqué, critiqué, attaqué dans la sphère francophone, l’Eurovision n’en demeure pas point une référence culturelle commune et surtout, immédiate. La première pensée de ses plaisantins, de ses moqueurs aura été, malgré tout, pour le Concours. Une satisfaction en soi. Marcel Bezençon reposera pour longtemps en paix dans sa tombe : il avait souhaité que l’Eurovision devienne un symbole universellement connu et reconnu, un trait d’union entre les peuples et les individus, un pilier du patrimoine populaire commun de l’Europe. Il y a réussi, sans doute au-delà de ses espérances : il est encore plus difficile de dénicher une personne n’ayant jamais entendu parler du Concours qu’une personne n’ayant aucun avis sur la vaccination.

Hélas, mes pensées m’ont insensiblement ramené à une réflexion moins riante : ces moqueries faciles témoignent d’une triste intériorisation. Si l’Eurovision demeure connu de tous, il est immédiatement associé à des idées d’échec, de dernière place et d’humiliation nationale. L’opinion publique française partage ainsi, au moins en partie, une image négative du Concours. Nous en avions reparlé dans un éditorial précédent : nombreux sont ceux qui estiment que la France n’ayant plus gagné depuis 1977, il conviendrait qu’elle se retire et cesse définitivement de participer. Certains en appellent même à la suppression de l’Eurovision, qu’ils voient comme une compétition injuste, biaisée et indigne.

De nombreux arguments s’opposent spontanément à ces idées préconçues. Le premier étant la toute récente victoire de la France à l’Eurovision Junior (qui, au passage, a suscité nettement moins de sarcasmes chloridriques). Actons simplement ce déficit de notoriété et d’image, caractéristique de la sphère francophone. Le désintérêt des diffuseurs francophones, il y a vingt de cela, pour l’Eurovision a si profondément marqué les esprits, que tous leurs efforts ultérieurs ne sont pas parvenus à l’effacer. Or, depuis le milieu des années 2010, France Télévisions, la RTBF et la RTS ont opéré des revirements d’approche et de stratégie. Ils ont porté leurs fruits, la France, la Belgique et la Suisse ayant obtenu des résultats remarquables.

Vous le constatez néanmoins : le grand public reste campé sur ses vieilles lunes. Les délégations des diffuseurs francophones ont bien du pain sur leur planche. France Télévisions a entrepris des efforts pour promouvoir l’Eurovision, ses sélections nationales, ses représentants, ses participations, ses résultats. Reste à présent à faire œuvre de pédagogie, à éclairer les téléspectateurs français sur les réalités du Concours, sur ses origines, sur ses objectifs, sur sa production et sa réalisation, sur les moyens mis en œuvre, sur ses enjeux artistiques, techniques et télévisuels. Surtout, à présenter la vision qu’en ont les autres pays participants : une quasi religion en Suède, un enjeu étatique en Lituanie, une passion acharnée à Malte, le sujet de l’année en Grèce et à Chypre, une occasion inespérée d’exister sur la scène internationale à Saint-Marin.

La RTBF et la RTS ont, de leur côté, tout à accomplir. L’Eurovision n’y est discuté qu’une fois par an, en mode mineur. Or il serait clé, pour en changer l’image, d’en dévoiler les coulisses, ses préparatifs qui durent une année, ses sélections qui s’étalent sur plusieurs semaines, les efforts infinis déployés par certains diffuseurs, par des milliers d’artistes et d’Eurofans pour faire vivre cet événement au quotidien. L’image du Concours gagnerait à ce que les Francophones se passionnent en grand nombre pour le Festival de Sanremo ; suivent pas à pas la télévision publique allemande sur son douloureux chemin de croix et sa rédemption annoncée ; réfléchissent aux raisons profondes des retraits successifs des télévisions publiques turque, slovaque, monténégrine et hongroise ; méditent sur les chiffres d’audience faramineux des sélections islandaise et suédoise.

Faute de cet investissement éditorial, l’Eurovision demeure une ambulance sur laquelle les railleurs et les rageurs tirent par réflexe. Des tentatives infructueuses de dialogue nous ont appris, au passage, que ceux qui critiquaient le plus férocement le Concours ne le regardaient pas ou plus depuis des décennies et n’étaient donc pas informés de ses récents développements. Nous avons ainsi réalisé qu’en tant qu’Eurofans francophones, nous étions les seuls à porter le flambeau de l’Eurovision. La mission d’information et de divertissement nous revient entièrement, alors que nos moyens matériels, médiatiques et financiers sont limités. Nous sommes en grande part des amateurs bénévoles et les rares journalistes spécialisés ont d’autres champs à couvrir. Les diffuseurs francophones auraient pourtant intérêt à partager cette tâche importante avec nous, à publier des informations régulières sur le Concours, à approfondir leur dialogue avec les Eurofans et les professionnels du sujet. Ne fut-ce que pour éviter la répétition de certaines erreurs récurrentes et combler ces silences qui se prolongent parfois une année entière…

Car nous touchons au plus paradoxal : l’Eurovision reste suivi, très suivi dans la sphère francophone. Chaque année, ses trois soirées offrent de très beaux chiffres d’audience à France Télévisions, la RTBF et la RTS. Le public est nombreux et fidèle devant son poste. Et plus le diffuseur investit dans sa participation, plus son représentant suscite l’intérêt, plus sa chanson plaît, plus la courbe d’audience grimpe, plus les retombées médiatiques et commerciales sont grandes et positives. Le cercle s’avère vertueux, à condition d’y prendre garde, d’y réfléchir, de se fixer des objectifs ambitieux et de recruter les meilleurs spécialistes en matière de musique, de communication, de publicité, de télévision et de relations publiques.

Et si au terme de ces efforts, certains demeurent réfractaires et persistent dans leurs piques, alors, comme le dit si bien Michaël : tant pis pour eux ! L’objectif de l’Eurovision est de plaire au plus grand nombre, pas à tous. Si une frange railleuse ne souhaite pas embrasser la magie du Concours, nous ne pouvons que l’accepter et respecter leur choix. Ils manqueront des moments musicaux et télévisuels mythiques, ils rateront des moments de communion universels, ils passeront à côté de souvenirs inoubliables, d’amitiés profondes, de joies sans cesse renouvelées. Ils ne ressentiront pas l’électricité de ces soirées épiques, qui vous font passer du rire aux larmes, de l’hystérie totale à la sérénité absolue, de désespoir à l’ivresse, en passant par la colère et la résignation. Ils ne ressentiront jamais ce sentiment unique de voir son pays, son favori, sa découverte s’envoler vers les sommets du classement et remporter la victoire. Ils vivront moins intensément, c’est tout…