Après la confirmation du retrait irlandais, voilà encore une mauvaise nouvelle, cette fois-ci venue d’Europe centrale.

La rumeur sortie dans les médias tchèques disait donc vrai : la Tchéquie officialise son retrait de l’Eurovision et ne participera donc pas à l’édition 2027. Un coup dur, tant le pays avait réussi à installer une présence fidèle et audacieuse avec ses participations sans discontinuer depuis 2015 (sa première présence au concours datait de 2007). 

Pourquoi ce retrait annoncé ?

Contrairement à l’Irlande et à ce qui pourrait s’annoncer du côté espagnol et islandais, le retrait tchèque n’a pour le coup rien à voir avec la présence d’Israël dans la compétition et la tragédie à Gaza. Le télédiffuseur Česka Television devant subir d’importantes coupes budgétaires (de l’ordre de près de quinze millions d’euros), ce dernier a donc dû faire des choix et notamment décidé de tailler dans l’Eurovision, arguant les coûts de production, d’organisation et de programmation. Paradoxal, à l’heure où le pays a annoncé s’engager dans l’Eurovision des jeunes musiciens en 2027, certes infinitésimalement moins coûteux… Un retrait qui n’a cependant rien de gravé dans le marbre, puisque le télédiffuseur jure qu’il évaluera les possibilités de participation à chaque édition. Témoignage des difficultés budgétaires de la ČT, le télédiffuseur renonce même à la diffusion du concours et donne rendez-vous aux eurofans tchèques sur la chaîne YouTube officielle de l’Eurovision pour regarder le concours et pouvoir voter dans la catégorie « reste du monde ».

Ce n’est pas la première fois que la Tchéquie se retire de l’Eurovision, puisqu’elle avait déjà fait ce choix en 2009, au terme de trois premières participations soldées par des échecs cuisants. A l’époque, la ČT avait évoqué un manque d’intérêt pour le concours dans le pays et une faible audience télévisée. Le pays avait finalement décidé de revenir en 2015 (après avoir pourtant initialement annoncé son absence), pour mieux rester jusqu’en 2026, où le pays avait même réussi à revenir en finale grâce à la performance unique de Daniel Zizka. Si les raisons financières avancées cette année pour justifier le retrait semblent cohérentes et font écho aux difficultés financières majeures vécues par de nombreux télédiffuseurs, sont-ce pour autant les seules ?

La Tchéquie et l’Eurovision, un rendez-vous manqué

Malgré des prestations diversifiées et osées, qui avaient fini par lui conférer une identité eurovisionesque unique, la sauce Eurovision n’a jamais réellement pris en Tchéquie, et peut-être même que ça ne date pas d’hier. À l’heure où la plupart des pays issus de la chute du rideau de fer et de l’effondrement du bloc communiste ont fait leur entrée dans l’Eurovision au tournant des années 90, la Tchéquie a attendu 2007 pour signer sa première participation. À l’inverse, la Slovaquie voisine (et soeur tchécoslovaque) avait fait ses débuts dès 1998, sans pour autant réussir à s’implater durablement dans le paysage eurovisionesque. La Tchéquie avait pourtant songé à faire ses débuts à plusieurs reprises (1993, 2005 ou encore 2006), sans pour autant que le projet n’aille à son terme.

Si les premiers temps de l’ex République tchèque à l’Eurovision furent des plus difficiles, le pays avait su largement redresser la barre à partir de son retour en 2015. Ces onze dernières éditions, la Tchéquie avait en effet réussi à se qualifier pour la grande finale à six reprises et même à intégrer le top 10 en 2018 (avec la sixième place de Mikolas Josef, son meilleur classement historique) et en 2023 avec Vesna. Cela n’a pourtant pas suffi à retenir le pays (qui aurait pu négocier à la baisse le montant de ses droits de participation avec l’UER…) et surtout à implanter l’Eurovision au local, où le concours souffrait d’un déficit chronique de notoriété et d’intérêt malgré un beau panel de représentants.

C’est bien simple : depuis 2015, le concours a réalisé sur place une audience comprise entre 121 600 et 336 000 téléspectateurs, respectivement en 2025 et en 2016. Les trois dernières finales ont obtenu des parts d’audience de 9.03% (2024), 5.19% (2025) et 9.71% (2026), soit loin, très loin de la moyenne européenne ce soir-là et parmi les plus faibles réalisées dans les pays participants. Le constat est là : malgré le levier incroyable qu’est la compétition internationale, la Tchéquie n’a jamais su s’en servir pour mobiliser sa population et assurer la promotion de sa scène musicale en Europe et dans le monde. Il n’y a qu’à voir aussi les confirmations tardives de participation, les sélections nationales au pied levé…

Ancien chef de la délégation tchèque à l’Eurovision, le producteur et directeur artistique Jan Bors s’est longuement exprimé sur X. Si le pays dernier n’a jamais réellement matché avec le concours, c’est selon lui en partie la faute du télédiffuseur, qui n’est jamais parvenu à assurer la promotion de l’Eurovision en Tchéquie et l’éducation du public à son sujet. Il impute aussi la responsabilité de ce désamour aux journalistes, auxquels il reproche de n’avoir pas oeuvré en la matière. Pour Jan Bors, la Tchéquie ne se rend pas compte de l’opportunité qu’elle perd en se retirant de l’Eurovision, empêchant de fait d’offrir une visibitlié internationale unique aux artistes tchèques et aux acteurs du monde artistique local. Il aimerait également voir l’industrie musicale tchèque se mobiliser et trouver les solutions pour assurer la participation du pays. Avant de conclure : « Une fois de plus, nous avons simplement sauté du train qui s’éloigne de nous. »

Pourquoi on regrette déjà la Tchéquie

Dans un communiqué (en anglais) publié sur le site officiel du concours, le directeur de l’Eurovision Martin Green regrette le retrait de la Česká televize et constate les pressions budgétaires croissantes qui reposent sur les épaules des télédiffuseurs. Il ouvre évidemment la porte à un futur retour de la Tchéquie, dès lors que les circonstances le permettront.

Pendant ce temps, la télévision publique tchèque remercie l’ensemble de ses représentants au concours pour leur dévouement, leur talent et leur créativité, ainsi que les eurofans pour avoir aidé à créer « une solide communauté autour du concours », qu’elle perçoit comme « une plateforme exceptionnelle qui connecte la musique, la créativité et le public à travers le monde ». Le dernier représentant du pays en date Daniel Zizka est quant à lui reconnaissant de tout ce que l’aventure Eurovision lui a apporté et regrette que de nouveaux talents de la musique tchèque soient privés de cette opportunité en 2027. Quant à nous, on regrette déjà la présence du pays au concours et pour cause.

La Tchéquie à l’Eurovision, c’est la puissance du duo Marta Jandová & Václav Noid Bárta, pour qui l’espoir ne meurt jamais. C’est la délicatesse et la grâce de Gabriela Gunčíková, première finaliste de l’histoire du pays et les sonorités pop jazzy de Martina Bárta. C’est la folle énergie et l’irrévérence d’un Mikolas Josef, qui y avait laissé une partie de son dos mais pour mieux conquérir le télévote et surtout le meilleur classement de l’histoire de son pays au concours. C’est l’indie pop de Lake Malawi, dont la mise en scène semble même avoir inspiré les directeurs artistiques de la Star Ac, les invitations à la fête de Benny Cristo ou encore l’électro pop so clubbing friendly de We Are Domi. C’est l’ensorcelante harmonie de Vesna, l’électricité cinématographique d’Aiko (volée au classement lors de sa participation à Malmö), l’élégance d’un Adonxs qui porte décidément bien son nom ou encore l’envolée aérienne et solitaire de Daniel Zizka. Oui, la Tchéquie à l’Eurovision, c’était un étonnement permanent où, certes, ça passe ou ça casse, mais toujours avec l’exigence de nous mener là où on ne l’attendait pas forcément, parfois hors des sentiers battus.

Alors, oui, on regrettera la Tchéquie à l’Eurovision, et on a une pensée pour son ex responsable médias et chef de délégation adjoint, l’énergique et passionné Ahmad Halloun. En espérant que ce n’est que partie remise et que le pays se saisira enfin, un jour, véritablement de cet outil incroyable qu’est l’Eurovision pour une scène musicale nationale.

Crédits : UER