Cette semaine, le télédiffuseur kazakh Khabar Agency a demandé sa demande d’adhésion à l’UER et de participation à l’Eurovision 2027. Mais 24 heures ont suffi à doucher ses espoirs…

Ce sont des médias kazakhs qui ont dévoilé l’information. Jusqu’alors, le ministère de la culture avait déclaré qu’une éventuelle participation au concours dépendait des priorités fixées par l’Etat, de ses capacités organisationnelles et financières, dans la droite lignée d’un long historique sur le sujet.

Un long historique…

Des années que le Kazakhstan et l’Eurovision se tournent autour, sans que rien ne se soit concrétisé jusqu’alors. Le pays d’Asie Centrale, coincé entre la Russie, la Chine et ses voisins turkmène, ouzbèke et kirghize, fait ses premiers pas sur la planète Eurovision en participant pour la première fois au concours junior en 2018. Très vite, le Kazakhstan se fait remarquer par une série de bons résultats, frôlant même la victoire à deux reprises : 6ème en 2018, 2ème en 2019 et en 2020. Le pays marque ensuite le pas lors des deux éditions suivantes, signant tout de même une belle 8ème place en 2021 et une décevante avant-dernière place en 2022. Et puis plus rien. En 2023, Khabar Agency annonce son retrait de la compétition sans préciser de raisons, alors qu’il avait renoncé à diffuser le concours adulte la même année en raison de coûts élevés. Depuis, le Kazakhstan demeure absent de l’Eurovision Junior, évoquant des contraintes budgétaires et l’heure de diffusion tardive, qui plus est avec un décalage horaire de 3 heures.

De quoi alimenter rapidement la rumeur autour d’une éventuelle participation au concours adulte, surtout que le télédiffuseur n’a jamais fait mystère de ses ambitions. Participer au Junior vise en réalité à intégrer l’Eurovision, qu’il diffuse fidèlement depuis 2012 et qu’il voit comme un évènement international à la symbolique forte. La musique faisant partie intégrale de la vie culturelle quotidienne du Kazakhstan, le télédiffuseur voit dans l’Eurovision l’opportunité de rejoindre une « communauté universelle » et de faire découvrir la richesse de la scène musicale kazakhe au monde entier. Un premier écueil se dresse toutefois sur sa route à l’époque : membre associé de l’UER depuis 2016, Khabar Agency doit bénéficier d’une invitation du Groupe de référence de l’Eurovision pour pouvoir y participer – à l’image de l’Australie depuis 2015. Malgré des discussions avec les représentants de l’UER et le superviseur exécutif de l’Eurovision à l’époque, le projet en reste là.

… Jusqu’à la levée des obstacles et la demande officielle

Les années passent et, à l’automne 2022, alors que le télédiffuseur vient de dévoiler son représentant au Junior, le producteur Zhan Mukanov déclare que le Kazakhstan a « toutes les chances d’intégrer le concours dès 2023 », surtout que le pays vient de lever un obstacle majeur. L’ancienne république soviétique partageait jusqu’alors son indicatif téléphonique avec la Russie, ce qui justifiait en partie le refus récurrent d’intégrer le pays à l’Eurovision : sans indicatif propre, il n’aurait alors pu voter qu’avec son seul jury, à l’image de Saint-Marin (qui partage son indicatif avec l’Italie). Mais désormais, le Kazakhstan dispose d’un indicatif propre lui permettant d’organiser un télévote sur son territoire. Ne reste qu’un étape : celle de la sacro sainte invitation du Groupe de référence, qui n’arrive toujours pas à bon port pétrolier.

En 2025, alors que le télédiffuseur renonce une nouvelle fois au Junior, il déclare se focaliser sur de possibles débuts à l’Eurovision, visant des discussions avec l’UER au début de l’année 2026. Une fois la liste des participants à la 70ème édition officialisée, le directeur du concours Martin Green déclare cependant que le Kazakhstan ne serait pas invité à prendre part à l’Eurovision 2026, la date limite d’inscription étant dépassée. L’été 2026 marque un tournant : l’UER opère une révision historique de ses statuts et ouvre la possibilité à de nouveaux pays de la rejoindre en tant que membre de plein droit et membre auxiliaire. Cela permet ainsi au télédiffuseur canadien CBC/Radio-Canada d’adhérer à l’UER et, dans la foulée, de décrocher son ticket d’entrée pour l’Eurovision 2027. Ajouté à cela la crise dans laquelle le concours est empêtré et la nécessité pour l’UER de trouver de nouveaux pays participants face aux nombreuses défections, une lueur d’espoir se réveille du côté du Kazakhstan, qui officialise à son tour sa demande d’adhésion.

Le « niet » de l’UER

Malgré des années de discussions préalables, l’UER douche les espoirs kazakhes en moins de 24 heures, fermant non seulement la porte à une adhésion pleine et entière dans l’organisation, mais aussi à une entrée dans l’Eurovision en 2027. Sollicitée par notre confrère ESC Gabe, l’UER dit apprécier l’engagement de longue date de Khabar Agency avec l’organisation en sa qualité de membre associé. Toutefois, le télédiffuseur ne répond à ses yeux à aucun critère règlementaire lui permettant d’accéder au statut de membre de plein droit, à savoir être membre de zone européenne de radiodiffusion au sein de l’ITU, être membre du Conseil de l’Europe ou disposer du statut officiel d’observateur au sein du Conseil de l’Europe. Le Canada bénéficiant de ce dernier – et surtout de la réforme des statuts de l’UER ayant inclus ce critère dans le règlement, CBC/Radio-Canada peut alors prendre part à la compétition. Mais pas le Kazakhstan… Quant à la possibilité d’une invitation, l’UER oppose une fin de non-recevoir, déclarant qu’il n’y a aucun projet d’invitation d’un télédiffuseur non membre ou membre associé pour l’Eurovision 2027 à ce stade. Quand on parle de douche froide…

L’UER semble prête à tout (ou presque) pour gonfler le nombre de participants à l’Eurovision 2027 et se rapprocher à nouveau de la barre des 40. Pour preuve, l’organisation a déroulé le tapis rouge érable au Canada en un temps record et semble prête à concéder une sérieuse réduction de ses droits de participation à la Hongrie afin de favoriser son retour après huit ans d’absence. Alors, au-delà du point règlementaire si justement souligné, pourquoi les planètes refusent-elles de s’aligner pour le Kazakhstan ? Surtout, quel intérêt l’Eurovision a t-elle à persister dans le refus d’accueillir le pays ou, a contrario, à l’intégrer dans la compétition ?

Le Kazakhstan doit-il rejoindre l’Eurovision ?

Certes, le Kazakhstan a participé pendant plusieurs années à l’Eurovision Junior, sans que cela ne fasse particulièrement de vagues. Et pour cause : tout comme la participation du pays était en réalité le miroir de ses ambitions au concours adulte, le Junior sert souvent de plate-forme de test et de répétition pour le « grand » Eurovision. Le meilleur exemple est le système de vote, avec notamment le fameux vote en ligne :  essayé puis validé depuis quelques années au Junior,  le voilà prêt à être mis en place à l’adulte dès l’année prochaine (sous réserve de conformité avec les législations nationales et de quelques probables adaptations). Ainsi, il en était de même avec la participation kazakhe, à la différence près que les portes de l’Eurovision lui demeurent désespérément fermées.

Sur le papier, la présence du Kazakhstan semble pourtant offrir de jolies perspectives à l’Eurovision, comme la promesse de découvrir une scène musicale largement méconnue à l’international D’autant que la solide industrie musicale du pays recèle de nombreuses pépites : il n’y a qu’à regarder les sons proposés au Quorovision ou même à l’Eurovision Junior, avec Daneliya Tuleshova – depuis passée par la finale d’America’s Got Talent – ou Karakat Bashanova. Aussi, la perspective de voir la star Dimash Qudaibergen (qui avait jadis signé une reprise virale de SOS d’un terrien détresse), le rappeur Jah Khalib, les pionniers de la Q pop Ninety One ou les icônes des musiques urbaines Ayau et Yenlik sur la scène de l’Eurovision aurait de quoi être fort enthousiasmant. Surtout que la participation du pays permettrait de pousser les frontières de l’Europe musicale et d’élargir la visibilité du concours à l’international, qui plus est sur un continent qui s’apprête à accueillir la première édition d’Eurovision Asie en novembre prochain.

Sauf qu’à l’analyse, une éventuelle participation kazakhe au concours a de quoi interroger, surtout à l’heure où l’Eurovision a du mal à se retrouver Unie par la musique. Alors que la participation de l’Australie continue de susciter le débat chez les téléspectateurs malgré onze années de présence continue et que le Canada s’apprête à faire son entrée dans la compétition en 2027, l’ajout d’un nouveau pays non-européen risquerait de diluer l’identité de l’Eurovision. Si cette dernière est certes la plus grande scène musicale au monde, elle n’en demeure pas moins un concours européen, dont les pays participants entretiennent des liens de proximité directe avec l’Europe ou avec le concours. Ainsi, les pays du Caucase, d’Afrique du Nord ou du Proche-Orient participants ou ex participants sont-ils membres de la zone européenne de radiodiffusion, là où le Canada est observateur officiel au Conseil de l’Europe et où l’Australie entretient des liens historiques avec l’Eurovision.

Le rêve d’Eurovision, au-delà de la musique ?

Malgré l’existence de liens économiques et énergétiques avec l’Union européenne (via des accords à neuf zéros) et une portion infime de son territoire située sur le continent européen, les liens politiques, culturels et géographiques de proximité entre le Kazakhstan et l’Europe restent plutôt ténus. Mais, au-delà de la volonté de faire découvrir sa scène musicale à l’international, le pays pourrait voir à travers l’Eurovision un nouveau moyen de regarder davantage vers l’Europe. Tout en consolidant son statut de première puissance d’Asie Centrale, le Kazakhstan cherche depuis plusieurs années à s’affirmer et à s’émanciper de la Russie, alliée historique vis-à-vis de laquelle il mène une politique d’équilibre. Ainsi, le gouvernement kazakh a t-il pris ses distances avec Poutine s’agissant de l’invasion russe en Ukraine, appelant même publiquement ce dernier à mettre un terme à la guerre en juillet dernier. Si les liens entre les deux pays restent réels et étroits, le Kazakhstan renforce de son côté les partenariats stratégiques avec l’UE et, à ce jeu-là, une participation à l’Eurovision n’en serait pas moins symbolique (même si le concours n’a rien à voir avec les institutions européennes stricto censu), même si questionnable sur le fond.

Un autre écueil pourrait se glisser sur la route du Kazakhstan et mettre en péril une invitation à participer au concours. Alors que l’Eurovision doit redorer son image auprès du public et des télédiffuseurs, la situation du pays à l’intérieur n’incite pas non plus à son entrée dans la compétition. Déjà que l’organisation de l’Eurovision 2012 en Azerbaïdjan avait suscité la polémique, le Kazakhstan demeure un régime politique autoritaire, dans lequel les libertés de la presse font l’objet de sévères restrictions et où le respect des droits humains suscite de sérieuses préoccupations chez les ONG. Si ces critères n’entrent pas officiellement en ligne de compte dans la demande d’adhésion à l’UER ou la participation à l’Eurovision, ils n’en suscitent pas moins le trouble vis-à-vis des valeurs affichées par le concours.

Après tant d’années d’errances et de refus, le Kazakhstan finira t-il par se voir ouvrir enfin les portes de l’Eurovision ? La question demeure en suspens, surtout que le télédiffuseur Khabar Agency s’est vu officiellement invité à participer à la première édition d’Eurovision Asie en 2026. Une main tendue finalement rejetée sans trop de surprise…

Crédits : UER