Il fallait bien que ce jour arrive : cette nouvelle rubrique spéciale 70 ans de la France au concours s’achève. Elle aura essentiellement permis de pouvoir réécouter et, pourquoi pas, découvrir pour certains d’entre vous, toutes les chansons avec lesquelles la France aura défendu ses chances au concours de l’Eurovision depuis 1956 jusqu’à cette année 2026. Il est temps d’établir un petit bilan de toutes ces participations.

Comme vous le savez, la France a participé quasiment toutes les années au concours, sauf en 1974 (décès de Georges Pompidou) et en 1982 (retrait volontaire). À ces deux années, il faut ajouter, mais cela est valable pour tous les pays participants, l’année 2020 où le concours a été annulé pour cause de pandémie de Covid-19 et également la toute première édition où les deux chansons françaises ont eu un classement non déterminé comme toutes les autres, exceptée la chanson gagnante suisse.

Le bilan de la France durant cette longue période est dans l’ensemble positif si on tient compte du fait qu’elle a gagné le concours cinq fois entre 1956 et 1977, année de la dernière victoire avec L’Oiseau et l’enfant de Marie Myriam, qui attend toujours un successeur. Il y a eu aussi cinq places de dauphin du vainqueur et sept fois la troisième place du podium, ce qui n’est pas à négliger. Néanmoins, il faut bien relever une particularité : quasiment tous ces bons classements ont été obtenus au XXᵉ siècle ; en effet, depuis l’an 2000 et le passage au nouveau siècle, seule Barbara Pravi et son titre « Voilà » ont réussi cette performance en 2021. Le constat est évident : le déséquilibre entre les deux siècles est flagrant, ce qui ne veut pas dire que depuis 2000, les résultats ont toujours été mauvais : quelques tops 10 ont été obtenus en 2001, 2002, 2009, 2016, 2024 et 2025 (4ᵉ, 5ᵉ, 8ᵉ, 6ᵉ, 4ᵉ et 7ᵉ place). Mais il faut aussi ne pas occulter les mauvais classements, en particulier les bottoms 5 accumulés durant ce début de XXIᵉ siècle : neuf fois entre la 22ᵉ et la 26ᵉ place avec la seule et unique dernière place « acquise » en 2014.

Que ce soient les premières ou les dernières places, qu’elles soient intervenues via une sélection interne ou une sélection nationale, il est clair qu’il y a eu des mauvais choix et des erreurs de casting, mais pas seulement. Le concours de l’Eurovision n’est pas du tout une science exacte, il n’y a aucune recette miracle. Il ne faut pas le nier, il y a une part d’instinct, des effets de mode, des envies du moment indétectables et une part de chance.

Quand nous avons décidé, Marie et moi, de créer cette rubrique spéciale exclusivement consacrée aux 70 ans de la France au concours, nous pensions réellement que ce serait très facile de trouver les bonnes chansons pour chaque année. Mais nous nous sommes vite aperçus que jouer le chef ou la cheffe de délégation, c’était loin d’être une sinécure ! Nous avons eu des doutes, de longues réflexions et en aucun cas, nous sommes certains que nos sélections seront meilleures que celles ayant été officielles. Nous avons fait des listes pour chaque année avec plusieurs chansons, nous les avons toutes écoutées très attentivement et nous en avons sélectionné deux à chaque fois, en fonction de nos aspirations personnelles et quelques fois, nous avons choisi personnellement une seule et unique chanson qui nous est apparue comme une évidence pour l’année correspondante.

Me concernant plus particulièrement, en rédigeant cette rubrique, je savais que je serai confronté à un problème majeur : mes goûts très particuliers et souvent décalés. Par conséquent, je me suis efforcé, le plus souvent possible, de choisir des chansons qui n’étaient pas forcément mes préférées, mais en privilégiant des styles musicaux très variés et des interprètes de tous les univers, car nos sélections, ce ne sont pas que les nôtres, elles doivent, dans la mesure du possible, plaire au plus grand nombre. Nous espérons que vous nous direz en toute franchise ce que vous en avez pensé.

Nous nous devons également d’être transparents : vous remarquerez que certains artistes ultra connus et célèbres ne figurent en aucun cas dans nos sélections, comme par exemple Claude François, Johnny Hallyday et bien d’autres. Nous avons estimé que la plupart de ces artistes avaient suffisamment de succès et de notoriété et qu’ils auraient certainement refusé de faire l’Eurovision si on leur avait proposé. Pour d’autres artistes dont nous ne citerons pas les noms, nous avons estimé que leur personnalité, leur caractère ou leur attitude ne correspondaient pas du tout aux standards attendus au concours.

Nous avons aussi décidé que, parmi les 142 chansons que nous avons sélectionnées, il n’y en aurait jamais deux interprétées par le même artiste : vous l’aurez compris, c’est 142 interprètes différents que vous aurez découverts et écoutés durant ces 18 semaines. Enfin, pour être totalement honnête et pour simplifier les choses, déjà qu’elles n’ont pas été évidentes, toutes nos chansons ont été choisies sur toute la durée de l’année (date de sortie entre janvier et décembre de l’année en question) et non pas comme au concours où les chansons sont choisies en fonction de leur date de sortie située entre septembre de l’année précédente et mars de l’année en cours. Et bien sûr, nous n’avons pas respecté car c’était quasiment impossible, la durée de trois minutes imposée aux chansons.

Tout le monde doit l’imaginer sans peine : après avoir recherché et écouté d’innombrables chansons correspondant aux 70 ans de la France au concours (environ 500 au bas mot), il ne peut pas en être autrement : il était absolument impossible de tout sélectionner et c’est ainsi que de très nombreuses chansons qui auraient eu inévitablement leur place dans nos sélections respectives sont restées sur le carreau. Évidemment, nous n’allons pas faire la liste de toutes les chansons que nous avons sacrifiées et nous supposons que dans la réalité, notamment lors des sélections internes, le même dilemme doit se présenter pratiquement chaque année : ce serait beaucoup trop long et ne ferait que raviver ces fameux regrets…

Marie : Certaines années plus que d’autres, il a été difficile de choisir une chanson, surtout avec les consignes que nous nous étions données et qu’il fallait respecter. D’autres années, il y avait beaucoup de choix, mais j’ai essayé dans la mesure du possible de choisir des artistes qui auraient pu participer au concours ou en tout cas les poursuivre jusqu’à ce qu’ils disent oui. Oui en tant qu’interprète ou oui simplement en tant qu’auteur et/ou compositeur. Mais je serai un peu plus sévère que mon collègue Zipo quand à être conciliante avec nos délégations passées et actuelles. Ce sont des professionnels qui ne se sont pas remis en question, sauf peut-être Nathalie André qui, après l’échec de N’oubliez pas, nous a proposé J’ai cherché et puis elle est partie vers d’autres horizons. Je considère qu’un chef de délégation doit prendre en compte plusieurs critères pour le choix d’une chanson. Tout d’abord, il faut qu’elle plaise immédiatement à la première écoute. Il faut aussi qu’elle plaise au public français avant de plaire au public européen et pas uniquement une chanson qui plaise aux jurys. Il faut aussi également que la délégation arrête de se mettre des freins, il faut absolument qu’elle arrête d’appliquer certains critères obligatoires qui limitent le choix des propositions. Il faut que la chanson soit résolument actuelle. Nos chansons, même si certaines sont très bien, d’autres ont carrément un train de retard ou même plusieurs trains de retard pour certaines années. Alors, oui, c’est difficile de trouver chaque année une chanson compétitive, mais si j’étais cheffe de la délégation, je sais très bien ce que je ne choisirais pas et que nos délégations aiment nous mettre à gogo. À quand le vrai sursaut de la France à l’Eurovision ? Les quelques éclats obtenus ne suffisent plus, je souhaite une délégation combative qui se remette en question chaque année pour proposer de bonnes prestations et être compétitive chaque année comme peut l’être l’Italie par exemple. Il n’y a aucune raison pour ne pas y arriver. Nous avons énormément de talents, pas forcément connus, qui aimeraient avoir une chance de faire connaître leur musique et de faire briller la France comme nous le faisons au Junior. Impossible n’est pas français !

Zipo : Mon immense regret dans ces 18 semaines, il a été pour l’année 1978 : j’avais une chanson en tête qui fait partie de mes playlists d’incontournables, et j’ai été obligé d’y renoncer. Je vais vous donner quelques indices : Il s’agissait d’une artiste française qui avait énormément de succès dans les années 70 avec des titres en français, puis un jour, elle décida de se lancer avec des chansons en anglais. Vous allez me dire, pourquoi regretter une chanson intégralement en anglais pour représenter la France ? D’une part, ça aurait été la seule qui aurait figuré dans la totalité de mes sélections 100 % en anglais et comme je voulais que tous les styles de chansons soient représentés au moins une fois, elle aurait eu parfaitement sa place ; d’autre part, je suis convaincu comme jamais que la France, avec le choix de cette chanson, aurait gagné deux années d’affilée le trophée au concours de l’Eurovision après L’oiseau et l’enfant, car cette chanson avait absolument toutes les caractéristiques et les éléments qui en auraient fait un succès immédiat et incontournable au concours. Malheureusement, et à mon plus grand désespoir, j’ai dû faire une croix dessus, tout simplement car en 1978, il y avait la règle qui obligeait tous les pays en langue nationale. Il s’agit de Sing to me Mama de Karen Chéryl.

Nous ne sommes pas devins ; c’est pour cela que nous faisons appel à une boule de cristal pour prédire l’avenir de la France lors des prochaines années. Que nous révèle-t-elle ?

1) La France peut-elle gagner le concours à court ou moyen terme ? Tout est possible et c’est valable pour tous les pays participants : la France peut gagner le concours, il n’y a pas de malédiction qui pèse sur le pays malgré ces presque 50 ans sans victoire. Il faut trouver la bonne chanson, à l’instant « T », qui se démarque de toutes les autres chansons participant au concours l’année en question, beaucoup de motivation, le petit truc en plus impossible à définir mais qui fera la différence, et évidemment, une part de chance inhérente à ce genre de compétition. Mais tout d’abord il faut que la délégation française se pose les bonnes questions et comprenne ce qui n’a pas marché dans leurs choix antérieurs.

2) La France veut-elle gagner le concours lors de ces prochaines années ? On a l’impression que la réponse est « oui », que la délégation française veut transposer ce qu’elle sait faire au junior avec déjà quatre victoires à la clé depuis 2020 et qu’elle met les moyens pour y parvenir en sélectionnant des artistes de renom comme Louane et Slimane ces dernières années sans pour autant atteindre le Graal. Mais parfois, on a le sentiment que la réponse est négative car les chansons choisies comportent des défauts majeurs, notamment dans les mises en scène souvent en retrait par rapport à la qualité vocale et musicale, Il y a une absence d’adéquation flagrante et c’est là qu’on peut se demander si la France désire réellement gagner le concours, d’autant plus que les finances actuelles de la télévision publique sont loin d’être au beau fixe, ou bien ce sont tout simplement des erreurs de jugement de la délégation qui pensait faire le meilleur choix.

3) La France est-elle victime d’obstacles qui pourraient être des freins à une éventuelle victoire ? Oui, très certainement, même s’ils ne sont pas formellement identifiés de façon certaine, ils sont au minimum supposés exister : par exemple, la France n’a pas un vivier de votes véritablement assurés. Elle a certes des pays frontaliers voisins et amis pour la plupart, mais ça ne garantit en rien des votes massifs en sa faveur, on a pu le constater à de très nombreuses reprises. Mais il faut aussi reconnaître que quand la chanson plaît vraiment, de nombreux pays, même ceux qui rarement votent pour la France, se mettent à lui donner des points, comme cela a été le cas pour Voilà de Barbara Pravi et Mon amour de Slimane. Il y a aussi un aspect cliché et traditionnel très présent : il semblerait que les Européens aient une image stéréotypée de la France. Dès qu’elle sort des ballades plus ou moins classiques franco-françaises, les résultats sont un peu meilleurs, mais quand elle se risque dans des titres moins solennels, elle est la plupart du temps sanctionnée par un mauvais classement. Il faudrait trouver le juste milieu, mais c’est plus facile à dire qu’à appliquer…

4) Notre sélection a-t-elle révélé des perles rares qui auraient pu apporter des victoires supplémentaires à la France ? Nous serions bien prétentieux si nous l’affirmions car ce n’est pas à nous de le dire mais à vous, amis lectrices et lecteurs fidèles de cette rubrique qui aura duré 18 semaines. Si tel était le cas, nous en serions ravis, mais nous espérons tout simplement que vous ayez trouvé nos choix cohérents par rapport à la ligne éditoriale que nous nous sommes fixés.

C’est ainsi que s’achève « presque » cette rubrique ; presque parce que dans une dizaine de jours, nous publierons la liste complète des chansons que vous avez choisies chaque jour sous forme de playlist Spotify et YouTube. Ainsi, vous aurez exactement toutes les chansons qui, selon vous après vos votes quotidiens, auraient dû prendre part au concours de l’Eurovision entre 1956 et 2026. Nous en profitons pour vous remercier, tout d’abord de votre fidélité à cette rubrique exclusive (et non renouvelable) et également pour tous vos commentaires, vos suggestions et vos votes.

Crédit image : EAQ