Hello, chers amis de l’EAQ ! ! !

            Partons aujourd’hui pour le Nord de l’Europe, assister au premier Concours organisé par un des pays que l’Eurovision passionne le plus. Après le raz-de-marée ABBA, cette nouvelle édition ne pouvait qu’être inférieure, et son vainqueur forcément moins marquant que le quatuor suédois. Mais elle allait confirmer l’évolution définitive – souhaitable ou non, c’est une question de goût – vers des chansons plus pop fondées sur une efficacité immédiate auprès du public, au détriment de la qualité des paroles souvent. Voici donc le…

20ème CONCOURS EUROVISION DE LA CHANSON

diffusé le samedi 22 mars 1975

en direct du St Eriksmässen de Stockholm (Suède)

présenté par Karin Falck

L’organisation du Concours

Suite au triomphe remporté par Waterloo à Brighton, c’est donc en Suède que le Concours s’exporte en 1975. Les responsables de la diffusion et de l’organisation décident que c’est dans la proche banlieue de Stockholm que la cérémonie doit avoir lieu, c’est pourquoi on opte pour une salle de 4000 places inaugurée en 1971 à Älvsjö, le Stockholmsmässen ou St Eriksmässen.

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Le Stockholmsmässen

Cette première édition au pays des Bernadotte voit un record vieux de dix ans enfin battu : ce sont en effet 19 pays qui concourent pour le titre suprême. La France et Malte font leur retour, accompagnées d’un tout nouveau candidat, la Turquie. La Grèce, qui a fait son entrée l’année précédente au sein de la grande famille eurovisionnesque, vit très mal l’arrivée du pays qui a illégalement envahi l’île de Chypre en 1974, et préfère se retirer en signe de désaccord.

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Chypre, occupée par les Turcs depuis 1974

L’ambiance n’est d’ailleurs pas vraiment à la fête, puisque de nombreux Suédois défilent dans les rues pour protester d’abord contre le coût excessif de la manifestation, puis contre la dérive commerciale que prend le Concours, stigmatisant le recours de plus en plus fréquent à l’anglais au détriment des langues nationales. Et il est vrai que les quatre pays septentrionaux (Norvège, Suède, Finlande et Pays-Bas) vont préférer chanter dans la langue de Shakespeare plutôt que dans leur idiome natal. Un Concours parallèle est même organisé dans la capitale suédoise, où chacun peut venir interpréter sa chanson, quelles que soient son origine, sa profession ou ses qualités artistiques. Le scandale est tellement grand dans les rangs de l’UER que la Suède jettera l‘éponge pour l’édition 1977 et que les instances internationales seront obligées de légiférer sur le financement des prochains Concours – désormais à la charge de tous les participants, et non plus seulement du pays organisateur. De plus, les techniciens de la télévision suédoise refusent de se plier à la demande de la chaîne Canal 13 de diffuser le festival au Chili, où sévit une terrible dictature menée par Augusto Pinochet depuis 1973. Enfin, on apprend plusieurs semaines après le Concours que les mesures de sécurité avaient été renforcées par crainte d’un attentat terroriste de la Fraction Armée Rouge – qui s’attaquera finalement à l’ambassade ouest-allemande à Stockholm au mois d’avril suivant. Bref, une situation extrêmement difficile qu’aucun diffuseur n’avait jamais vécue en vingt ans de Concours.

En ce qui concerne les habituels récidivistes, il est à remarquer que seule la participante norvégienne, Ellen Nikolaysen, avait déjà foulé la scène du Concours, au sein du quatuor The Bendik Singers en 1973. De leur côté, Terry Wogan et Camillo Felgen rempilent aux commentaires dans leurs pays respectifs, alors que la France et Monaco entendent à nouveau Georges de Caunes, qui avait déjà rempli cette mission quatre ans plus tôt.

Image associée
Terry Wogan

Les règles

Beaucoup de pays ayant protesté contre le système de vote utilisé en 1974 pour son inefficacité notoire (quatre pays étaient arrivés derniers), l’UER décide de le modifier en profondeur. Ainsi, chaque pays participant doit constituer un jury de 11 personnes, dont la moitié au moins doit être âgée de moins de 26 ans – ce qui prouve la volonté de valoriser les préférences d’un public plus jeune. Chaque juré attribue entre 1 et 5 points à chacune des chansons concurrentes, à l’exception de celle de son propre pays, évidemment. Ces votes (communiqués au scrutateur international, le désormais mythique Clifford Brown, immédiatement après les prestations des artistes) sont ensuite additionnés afin de définir quelle note sera annoncée en direct lors de la période de révélation. C’est ainsi que naissent les fameux 12, 10, 8, 7… et 1 points toujours en vigueur de nos jours. Seule particularité aujourd’hui abandonnée : les points ne sont pas donnés par ordre croissant, de 1 à 12, mais dans l’ordre où les chansons ont été interprétées. Pour ce qui est de la France, ces points sont annoncés par le jeune journaliste Marc Menant, qui deviendra célèbre dans les années 1980 grâce aux Jeux de 20 heures sur FR3 ou à la météo sur TF1.

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Marc Menant

La présentation et l’orchestre

Pour animer la soirée, le diffuseur suédois décide de faire appel à Karin Falck (née en 1932), qui travaille pour le radio et la télévision de son pays depuis presque vingt ans. Présentatrice et productrice très éclectique, la jeune femme est à l’origine d’émissions extrêmement diverses, qui vont du théâtre aux programmes musicaux, en passant par le cabaret et les fictions TV. Elle recevra d’ailleurs en 2007 un prix de la télévision suédoise pour l’ensemble de sa carrière.

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Karin Falck

L’orchestre, pour sa part, est dirigé par Mats Olsson (1929-2013) – lequel avait déjà accompagné les contributions suédoises lors des Concours 1967, 1968 et 1972.

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Mats Olsson

Les chansons candidates

Après le traditionnel Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, public et téléspectateurs peuvent voir une série de sketchs muets (mais accompagnés par le grand orchestre présent ce soir-là) qui présentent toute une collection de clichés sur la Suède. Puis apparaît sur scène Karin Falck, qui ouvre la cérémonie en suédois, anglais et français. Stress ou faibles compétences, c’est difficile à dire, mais la pauvre Karin a bien du mal à tenir un discours cohérent (elle cite un poème danois dont personne ne comprend vraiment l’intérêt) et fluide (elle bégaie beaucoup, se reprend, se corrige… mais tout cela avec le sourire !). Bref, pour nombre d’observateurs, elle est la pire des présentatrices à avoir œuvré à ce poste depuis 1957 🙁

La première ‘’carte postale’’ est alors lancée, bien différente de celles des années précédentes, puisque chaque artiste participant ce soir-là est appelé à peindre un autoportrait en coulisses, aux côtés du drapeau de son pays. Le moins que l’on puisse dire est que même les meilleurs chanteurs n’ont pas forcément hérité de tous les dons artistiques 😛

1. PAYS-BAS : Ding dinge dong par Teach-In

        Paroles : Will Luikinga & Eddy Ouwens           Musique : Dick Bakker            Chef d’orchestre : Harry van Hoof

            Sélection : 1ère place au Nationaal Songfestival le mercredi 26 février 1975 à Utrecht

            Le processus de sélection décidé par le diffuseur aux Pays-Bas semble assez tortueux sur le papier : on invite trois artistes (un groupe, un homme et une femme) à interpréter trois titres, parmi lesquels un jury de cinq experts choisit Dinge dong. Puis, on demande aux trois concurrents d’en proposer une version personnelle. C’est la formation de la chanteuse autrichienne Getty Kaspers (elle est née à Graz) qui reçoit le plus de suffrages d’un panel de spectateurs présents dans la salle, lui offrant la possibilité de se rendre en Suède pour la grande fête musicale annuelle. Pour la cinquième fois, le pays passe en première position – et va l’emporter, ce qui sera une grande première (seules les éditions 1976 et 1984 verront triompher à nouveau les artistes ouvrant la compétition). Malgré des paroles anglaises un peu stupides, le succès de Ding dinge dong en Europe sera très large, au point que la chanson sera même reprise par plusieurs artistes, dont la future Eurostar grecque, Bessy Argyraki. En revanche, Getty quittera le groupe dès janvier 1976.

2. IRLANDE : That’s what friends are for par The Swarbriggs

        Paroles et Musique : Tommy & Jimmy Swarbrigg                                          Chef d’orchestre : Colman Pearce

            Sélection : 1ère place à la finale irlandaise le dimanche 9 février 1975 à Dublin

            Invités à présenter huit chansons à la sélection irlandaise, les frères Swarbrigg voient leur sixième proposition choisie par les jurys régionaux composés du public de la salle. En Suède, c’est surtout leur tenue (des costumes bleu ciel avec pattes d’éléphants et col pelle à tarte, ainsi que des chaussures à semelles compensées vertigineuses on ne peut plus 70s) qui va attirer l’attention. Et de fait, grippé depuis quelque temps, Jimmy estime qu’il n’est pas au maximum de ses capacités et préfère demander à trois choristes féminines de se charger de chanter les notes les plus difficiles. Malgré cela, leur classement final ne sera pas si mauvais.

3. FRANCE : Et bonjour à toi l’artiste par Nicole Rieu (née en 1949)

        Paroles et Musique : Pierre Delanoë & Jaff Barnel                                       Chef d’orchestre : Jean Musy

            Sélection : interne

            Choisie en interne par TF1 pour représenter la France après son retrait de l’année précédente, la si jolie et talentueuse Nicole Rieu est préférée à Nicole Croisille, Dani (qui ne foulera donc jamais la scène du Concours) ou le duo formé par Chantal Goya (si si !) et Guy Mardel (candidat français de l’édition 1965). Remarquée deux ans plus tôt grâce à son magnifique Je suis, la jeune Haut-marnaise parrainée par le producteur Eddie Barclay se voit offrir ce très beau titre, écrit et composé par Pierre Delanoë – dont c’est la sixième contribution eurovisuelle. Le succès rencontré à Stockholm va lui permettre de signer plusieurs autres tubes, dont les non moins sublimes En courant (adaptation d’un titre de Diana Ross) et La Goutte d’eau.

4. ALLEMAGNE : Ein Lied kann eine Brücke sein par Joy Fleming (1944-2017)

        Paroles : Michael Holm                                                          Musique  et Chef d’orchestre : Rainer Pietsch

            Sélection : 1ère place à Ein Lied für Stockholm le lundi 3 février 1975 à Francfort-sur-le-Main

            Clairement décidée à enfin remporter le Concours après vingt années d’échec, l’Allemagne réunit un plateau impressionnant lors de sa finale nationale : Séverine (gagnante pour Monaco en 1971), Katja Ebstein et Mary Roos (détentrices de trois podiums consécutifs de 1970 à 1972), Peter Horten (représentant autrichien au Concours de Vienne), Jürgen Marcus (futur candidat pour le Luxembourg)… et même le duo Shuki & Aviva, qui va bientôt exploser dans les charts européens. Mais à la surprise générale, c’est une chanteuse aux influences jazz et blues très prononcées qui va décrocher son billet pour la Suède (d’une courte tête, il est vrai) : Joy Fleming. L’énergie qu’elle déploie sur scène ne sera pourtant pas récompensée à sa juste valeur. C’est dommage car sa chanson avait le mérite de briser les codes du Concours, et sa voix était impressionnante.

5. LUXEMBOURG : Toi par Géraldine (née en 1954)

        Paroles : Pierre Cour, Bill Martin & Phil Coulter                                Musique : Bill Martin & Phil Coulter

Chef d’orchestre : Phil Coulter                                                         Sélection : interne

            Comme cela est devenu son habitude depuis plusieurs années, le Grand-Duché met les moyens pour obtenir en 1975 le meilleur classement possible, voire une nouvelle victoire. Le duo de compositeurs a déjà signé Puppet on a string en 1967 et Congratulations en 1968, et le parolier en est à sa sixième contribution, dont Tom Pillibi ou Le Chant de Mallory. On a donc un peu de mal à comprendre pourquoi il fait appel à Geraldine Brannigan, dont le timbre de voix n’a pas le charme de son visage… Malgré cela, les points vont tomber à foison dans l’escarcelle de la jeune Irlandaise en deuxième partie de soirée.

6. NORVÈGE : Touch my life with summer par Ellen Nikolaysen (née en 1951)

        Paroles : Johnny Sareussen                Musique : Svein Hundsnes      Chef d’orchestre : Carsten Klouman                         Sélection : 1ère place au Melodi Grand-Prix le samedi 25 janvier 1975 à Oslo

            Les années se suivent et se ressemblent en Norvège : après la victoire de son groupe The Bendik Singers en 1973 et celle de sa camarade Anne Karine Strøm un an plus tard, c’est au tour d’Ellen Nikolaysen d’être choisie pour représenter les couleurs de son pays au Concours. Det skulle ha vært sommer nå bat les chansons de Jahn Teigen (qui échoue donc pour la deuxième année consécutive), de Benny Borg (candidat norvégien en 1972) et de la récidiviste Anne Karine Strøm. Comme c’est également devenu la tradition, le titre vainqueur du MGP est traduit en anglais – ce qui ne sera pas plus apprécié que pour The first day of love en 1974 puisqu’il se retrouvera en toute fin de classement. Une sanction tout de même bien sévère.

7. SUISSE : Mikado par Simone Drexel (née en 1957)

        Paroles et Musique : Simone Drexel                                                 Chef d’orchestre : Peter Jacques

            Sélection : 1ère place à la finale suisse le vendredi 21 février 1975 à Genève

            En Suisse aussi, on a tendance à reproduire un schéma déjà vu. Ainsi, c’est la troisième fois de suite que le trio Peter, Sue & Marc échoue à obtenir le droit de revenir au Concours ! Cette fois, c’est la toute jeune auteure – compositrice – interprète Simone Drexel qui leur dame le pion, avec sa chanson Mikado – dont Nico nous a présenté différentes versions il y a quelques semaines. Sûrement impressionnés par le talent d’une artiste aussi complète à un âge aussi tendre, les jurys vont la couvrir de points… ce que je trouve personnellement amplement justifié.

8. YOUGOSLAVIE : Dan ljubezni par Ashes and Blood

        Paroles : Dušan Velkaverh                  Musique : Tadej Hrušovar      Chef d’orchestre : Mario Rijaveć      

            Sélection : 1ère place à Pjesma Eurovizije le samedi 15 février 1975 à Opatija

            La sélection yougoslave pour l’Eurovision dans les années 1970 semble être le passage obligé de tous les groupes qui rencontrent ne serait-ce qu’un petit succès. Tous les ans, un certain nombre s’y présentent – souvent avec beaucoup de réussite, comme les Dubrovački Trubaduri en 1968, les 4M l’année suivante ou Korni Grupa en 1974. C’est cette fois au tour de la formation Pepel in Kri (rebaptisés Ashes and Blood en Suède) de l’emporter – face aux sus-nommés 4M et à Indeksi, le groupe de Davor Popović. La chanson, dont le texte a été écrit par celui qui avait déjà signé les paroles de Pridi, dala ti bom cvet cinq ans plus tôt, est la dernière à être interprétée en slovène – langue que l’on n’entendra plus au Concours avant 1993 !

9. ROYAUME-UNI : Let me be the one par The Shadows

        Paroles et Musique : Paul Curtis                                                       Chef d’orchestre : Alyn Ainsworth

            Sélection : 1ère place à A Song for Europe le samedi 15 février 1975 à Londres (présenté par Lulu)

            Persévérant dans sa politique qui lui a permis de décrocher deux victoires et six autres podiums en dix ans, la BBC fait à nouveau appel à des artistes immensément connus, dont la renommée a même franchi les frontières nationales. C’est cette fois The Shadows qui est invité à proposer plusieurs titres à la sélection nationale. Ces immenses stars accumulent les succès depuis plus de quinze ans, seuls ou avec Cliff Richard, le double représentant britannique en 1968 et 1973 (date à laquelle le guitariste John Farrar l’a accompagné à Luxembourg), signant des tubes aussi impérissables qu’Apache, Wonderful Land ou Foot Tapper. Ainsi, ce n’est pas moins de 69 titres que le groupe réussit à classer dans les charts britanniques pendant cinq décennies ! ! ! Le grand soir, toutefois, Bruce Welch, le chanteur, oublie les paroles de sa chanson au début du premier couplet… mais avec le professionnalisme qui le caractérise, il réussit à retomber sur ses pieds (et avec humour, please !) pour soumettre une prestation finalement de grande qualité. Personnellement, j’adore.

10. MALTE : Singing this song par Renato (né en 1951)

        Paroles : M. Iris Mifsud                     Musique : Sammy Galea          Chef d’orchestre : Vince Tempera            Sélection : 1ère place à la finale maltaise le mercredi 5 février 1975 à Blata-L-Bajda

            Après deux ans d’absence, Malte tente un retour au Concours avec une chanson plus enlevée que les deux précédentes, et cette fois interprétée en anglais. Le résultat sera moyen puisque Renato finit en milieu de tableau. Toutefois, c’est en héros qu’il rentre au pays, étant le premier représentant maltais à ne pas terminer dernier. Comme quoi, tout est relatif. Mary Spiteri, qui échoue quant à elle aux portes de la qualification pour la deuxième fois, devra attendre presque vingt ans avant de pouvoir se présenter au public de l’Eurovision, l’archipel méditerranéen décidant de jeter l’éponge… jusqu’à son retour inespéré, mais durable, en 1991.

11. BELGIQUE : Gelukkig zijn par Ann Christy (1945-1984) [Étoile au Firmament # 10]

        Paroles et Musique : Mary Boduin                                                    Chef d’orchestre : Francis Bay                      Sélection : 1ère place à Eurosong le samedi 1er mars 1975 à Bruxelles

            Après sept demi-finales (! ! !), les téléspectateurs belges peuvent enfin assister à leur finale nationale. Parmi les candidats : Micha Marah et Ann Christy, deux jeunes femmes persévérantes qui rempilent tous les ans avec le secret espoir d’être enfin choisies pour représenter leur pays. C’est chose faite pour la deuxième, qui avait échoué à trois reprises par le passé. En Suède, elle interprète la dernière partie de sa chanson en anglais, option également prise par la candidate allemande, mais le résultat sera tout aussi décevant.

12. ISRAËL : At va’ ani par Shlomo Artzi (né en 1949)

        Paroles : Ehud Manor                         Musique : Shlomo Artzi          Chef d’orchestre : Eldad Shrem       

Sélection : interne

            Avec deux Top 10 en deux participations, Israël est extrêmement motivé et croit en ses chances de victoires. L’état hébreu demande donc à Ehud Manor, qui avait composé Ey sham en 1973, d’écrire un texte romantique sur la musique enjouée signée par Shlomo Artzi. Mais comme pour beaucoup d’autres avant et après lui, le jeune homme ne va pas récolter le succès escompté, l’alchimie ne fonctionnant pas, et la déception est énorme en fin de soirée. À mes yeux (et à mes oreilles), il a été pourtant plus soutenu que sous-estimé.

13. TURQUIE : Seninle bir dakika par Semiha Yankı (née en 1958)

        Paroles : Hikmet Münir                      Musique : Kemal Ebcioğlu       Chef d’orchestre : Timur Selçuk

            Sélection : 1ère place à Şarkı Yarişması le dimanche 9 février 1975 à Ankara

            Pour sa première participation au Concours, la Turquie crée un modèle de sélection complètement loufoque… ou grotesque, c’est selon. La chaîne de télévision nationale diffuse en décembre 1974 et janvier 1975 toute une série de chansons, pour lesquelles on demande au public de voter par cartes postales. Les résultats, couplés aux votes d’un jury, sont révélés lors d’une émission spéciale, le 9 février. Deux titres finissent troisièmes, deux finissent deuxièmes et deux finissent premiers ! ! ! On demande donc aux deux vainqueurs de tirer au sort une enveloppe, dans laquelle il est inscrit ‘’Cette chanson représentera la Turquie à l’Eurovision’’. Et c’est la toute jeune Semiha Yankı (elle a tout juste 17 ans) qui obtient ainsi le droit d’inscrire son nom en tête de la liste des futurs représentants turcs… Malheureusement pour elle, elle ne convainc personne sur place (alors que sa chanson et son interprétation sont d’un niveau très honnête, à mon sens) et termine à la dernière place, comme l’Autriche, Monaco, le Portugal et Malte avant elle. Scandaleux.

14. MONACO : Une chanson, c’est une lettre par Sophie (1944-2012) [Étoile au Firmament # 104]

        Paroles : Boris Bergman                      Musique et Chef d’orchestre : André Popp               Sélection : interne

            Renouvelant sa confiance à Boris Bergman, qui avait déjà écrit les paroles d’Un train qui part en 1973, Monaco choisit d’en appeler également à André Popp, l’un des compositeurs les plus remarqués au Concours puisqu’il a signé les musiques de Tom Pillibi, Le Chant de Mallory et L’amour est bleu. Mais là aussi, le résultat sera en deçà des fortes attentes de la Principauté. Et là non plus, je ne suis pas d’accord.

15. FINLANDE : Old man fiddle par Pihasoittajat [dont Hannu Karlsson (1950-2000) Étoile au Firmament # 49]

        Paroles : Hannu Karlsson & Arthur Ridgway Spencer                                        Musique : Kim Kuusi           

Chef d’orchestre : Ossi Runne           Sélection : 1ère place à Euroviisut le samedi 8 février 1975 à Helsinki

            Opposé à huit adversaires, dont les futures Eurostars Vesa-Matti Loiri et Kirka, le groupe de folk finlandais Pihasoittajat (les Joueurs du Jardin) remporte de onze petites voix sa sélection nationale. À l’image de The Milestones qui avait obtenu un très bon classement pour l’Autriche en 1972, la formation espère un Top 5 – que le pays n’a encore jamais obtenu depuis sa première participation 14 ans plus tôt. Elle n’en finira pas très loin.

16. PORTUGAL : Madrugada par Duarte Mendes (né en 1947)

        Paroles et Musique : José Luis Tinoco                                              Chef d’orchestre : Pedro Osório                   

            Sélection : 1ère place au Festival da Canção Portuguesa le samedi 15 février 1975 à Lisbonne

            Un an après la Révolution des Œillets qui a vu la chute du régime dictatorial d’António Salazar, le représentant portugais au Concours 1974, Paulo De Carvalho, tente à nouveau sa chance au Festival de la Chanson Portugaise – et cette fois-ci avec deux titres. Mais il doit s’incliner devant Duarte Mendes, qui a activement pris part au soulèvement du printemps précédent. Sa chanson Madrugada y fait d’ailleurs clairement allusion. On raconte même qu’il a fallu convaincre le jeune homme de ne pas se présenter sur scène en Suède avec son uniforme de l’armée portugaise ou son arme de service pour illustrer les paroles de son hymne ! Ce qui est certain, c’est que Madrugada sera tout aussi ignorée des jurys que E depois do adeus.

17. ESPAGNE : Tú volveras par Sergio (1948-2015) & Estíbaliz (née en 1952)

        Paroles, Musique et Chef d’orchestre : Juan Carlos Calderón         Sélection : interne

            Deux ans après la deuxième place obtenue par Mocedades, le groupe d’Amaya, Roberto et Izaskun Uranga, leur jeune sœur Estíbaliz est sélectionnée par le diffuseur espagnol pour représenter le pays en compagnie de Sergio Blanco Rivas, ancien membre de la même formation. La TVE pense qu’on ne change pas une équipe qui gagne, et confie donc au même auteur – compositeur la charge d’écrire une chanson du même calibre qu’Eres tú. Mais on le voit souvent ici : des ingrédients identiques ne font pas nécessairement un plat de la même saveur, surtout quand la voix de la jeune femme couvre systématiquement celle de son partenaire, et le duo va découvrir à ses dépens qu’il est bien difficile de réitérer les excellents classements espagnols de la période 1966-1973.

18. SUÈDE : Jennie, Jennie par Lars Berghagen (né en 1945)

        Paroles et Musique : Lars Berghagen                                                Chef d’orchestre : Lars Samuelson   

Sélection : 1ère place au Melodifestivalen le samedi 15 février 1975 à Göteborg (présenté par Karin Falck)

Un an après la victoire du groupe ABBA, chacun en Suède est convaincu que le titre du duo Svenne & Lotta, Bang, en boomerang (des mêmes auteurs – compositeurs que Waterloo) va remporter le MF. Mais encore une fois, les scénarios écrits d’avance ne tiennent pas leur promesse et c’est le challenger Lars Berghagen, qui a signé lui-même les paroles et la musique de sa chanson, qui gagne son billet pour le grand soir. Parmi les candidats de la finale nationale, deux noms de futures Eurostars apparaissent déjà : Ted Gärdestad et Björn Skifs.

19. ITALIE : Era par Wess (1945-2009) [Étoile au Firmament # 84] & Dori Ghezzi (née en 1946)

        Paroles : Andrea Lo Vecchio               Musique : Shel Shapiro          Chef d’orchestre : Natale Massara             Sélection : interne

            Comme c’est maintenant le cas depuis plusieurs années, la RAI décide d’envoyer au Concours Eurovision des artistes qui n’ont même pas participé au célèbre Festival de la Chanson Italienne de San Remo. Cet usage lui a d’ailleurs plutôt réussi puisque Gigliola Cinquetti a obtenu l’année précédente une superbe deuxième place. Le duo choisi n’est toutefois pas inconnu : Dori Ghezzi a déjà participé au festival ligure, dont une fois avec son partenaire américain. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la parfaite association de leurs deux voix si différentes et le rythme très particulier de leur chanson ne va pas laisser indifférent : sept jurys les classeront même aux deux premières places.

L’entracte

            Les 19 chansons candidates ayant été interprétées, Karin Falck revient sur scène pour bredouiller en français que le temps est maintenant venu pour les jurys de voter dans chaque pays. En attendant, elle laisse la place à une vidéo consacrée au grand peintre et illustrateur suédois John Bauer (1882-1918). Eh oui, à l’époque, tous les arts étaient présents au Concours !

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John Bauer

Le vote et les résultats

            Plongée dans ses notes, Karin Falck lit comme elle le peut les différents articles du règlement faisant référence à la procédure de vote. On sent bien qu’elle n’a pas préparé sa lecture, et qu’elle ne comprend pas vraiment toutes les subtilités du scrutin. Ce qui est assez dommageable pour le public et les téléspectateurs, qui le découvrent pour la première fois. Mais soyons indulgents envers cette pauvre Karin, il m’a fallu moi-même lire deux fois le résumé de ces articles sur le net pour bien comprendre 😉 Rappelons simplement que le maximum de points qu’une chanson peut recevoir est de 18 x 12 points, soit 216.

            P L A C E S C O R E   N E D   I R L   F R A   A L L   L U X   N O R   S U I     Y O U   U K   M A L   B E L     I S R   T U R   M O N   F I N    P O R     E S P   S U È   I T A
NED 1 152   8 5 8 10 12 6 8 12 12 3 12 4 10 10 7 12 12 1
IRL 9 68 6   6     4 7 1 6 4 12       1 4 3 10 4
FRA 4 91 8 12         3   8 7 2 7 1 7   12 8 8 8
ALL 17 15         8         3             4    
LUX 5 84 12 10 3         7 3 5   6 5   5 8 6 4 10
NOR 18 11 2                         2         7
SUI 6 77 7 2 10 6 2 1     5 6 8   7 5 4 2     12
YOU 13 22 3 4   2             5         1   7  
UK 2 138 4 3 12 10 12 7 8 12   8 10 10   12 7 5 10 5 3
MAL 12 32 1   8   5 2 4 2     7 1 2            
BEL 15 17 5     7       3                   2  
ISR 11 40 10 1 1 1 1 5 2   1   1   6   3     6 2
TUR 19 3                           3          
MON 13 22       3 4       2 1   2     2 3     5
FIN 7 74   5   12 6 10 12 5 4     8   8     1 3  
POR 16 16     2                   12       2    
ESP 10 53   7   5   3 5 4     4 4 3 4 8       6
SUÈ 8 72     7   7 8 1 6 7 2   3 8 6 6 6 5    
ITA 3 115   6 4 4 3 6 10 10 10 10 6 5 10 1 12 10 7 1  

Les Pays-Bas remportent donc une 4ème victoire, recevant des points de tous les jurys (dont six qui lui attribuent leurs douze points). On retrouve à nouveau à la deuxième place le Royaume-Uni, médaille d’argent pour la 9ème fois ! ! ! Le podium est complété par l’Italie, un an après Gigliola Cinquetti. La France et le Luxembourg suivent, ce qui est donc une bonne année pour la francophonie (à l’exception de Monaco, dans la partie droite du tableau des scores). Belles performances également de la Suisse et de la Finlande.

Karin Falck appelle alors sur scène le Secrétaire Général de l’UER, Henrik Hahr, qui remet lui-même leurs médailles aux auteurs et compositeur du titre vainqueur (visiblement ravis). Puis, elle clôt en bafouillant la cérémonie, avant d’accueillir à nouveau sur scène le groupe Teach-In, qui ré-interprète Ding dinge dong.

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Henrik Hahr (à gauche)

Mon Top 10

            Même si mon quatuor de tête est le même que celui du classement officiel (dans un ordre un peu différent, je vous l’accorde), il y a de grandes disparités entre les places obtenues à Stockholm et celles que j’attribue. Neuf de mieux pour l’Allemagne et la Turquie, mais dix de moins pour la Finlande. 1975 est donc l’année de naissance de mes divergences avec le Concours :/

  1. ROYAUME-UNI : Let me be the one par The Shadows
  2. ITALIE : Era par Wess & Dori Ghezzi
  3. PAYS-BAS : Ding dinge dong  par Teach-In
  4. FRANCE : Et bonjour à toi l’artiste par Nicole Rieu
  5. MONACO : Une chanson, c’est une lettre par Sophie
  6. SUISSE : Mikado par Simone Drexel
  7. SUÈDE : Jennie, Jennie par Lars Berghagen
  8. ALLEMAGNE : Ein Lied kann eine Brücke sein par Joy Fleming
  9. ESPAGNE : Tú volveras par Sergio & Estíbaliz
  10. TURQUIE : Seninle bir dakika par Semiha Yankı

Lanterne rouge : YOUGOSLAVIE : Dan ljubezni par Ashes and Blood

            Voilà pour la présentation des chansons candidates et pour mon classement personnel. J’attends les vôtres avec impatience dans les commentaires ci-dessous (date limite : samedi 25 janvier à 23h59). Merci d’avance pour votre fidélité et votre contribution !

RÉSULTATS DES VOTES : Nous avons été 31 (soit presque autant qu’il y a un an et demi pour le Votre Eurovision de Juju) à nous prononcer sur cette édition 1975. Le vainqueur a été en tête du début à la fin, mais les deux autres places sur le podium ont été à nouveau très disputées. La deuxième partie de tableau aussi, comme vous allez pouvoir le constater :

19. Portugal : Madrugada par Duarte Mendes : 19 points de 8 votants (maximum 4 points) – 3 places par rapport au classement de Stockholm

18. Belgique : Gelukkig zijn par Ann Christy : 26 points de 7 votants (maximum 6 points) – 3 places

17. Yougoslavie : Dan ljubezni par Ashes and Blood : 38 points de 7 votants (maximum 10 points) – 4 places

16. Israël : At ve’ ani par Shlomo Artzi : 39 points de 10 votants (maximum 7 points) – 5 places

15. Finlande : Old man fiddle par Pihasoittajat : 40 points de 9 votants (maximum 7 points) – 8 places

14. Irlande : That’s what friends are for par The Swarbriggs : 42 points de 13 votants (maximum 7 points) – 5 places

13. Malte : Singing this song par Renato : 51 points de 12 votants (maximum 12 points de Gaël) – 1 place

12. Luxembourg : Toi par Geraldine : 54 points de 11 votants (maximum 12 points de Taron) – 7 places

11. Norvège : Touch my life with summer par Ellen Nikolaysen : 55 points de 11 votants (maximum 10 points) + 7 places

10. Suède : Jennie, Jennie par Lars Berghagen : 56 points de 13 votants (maximum 7 points) – 2 places

9. Espagne : Tú volveras par Sergio & Estíbaliz : 67 points de 15 votants (maximum 10 points) + 1 place

8. Monaco : Une chanson, c’est une lettre par Sophie : 112 points de 19 votants (maximum 12 points de Minsk, Zipo et Juju) + 5 places

7. Suisse : Mikado par Simone Drexel : 117 points de 24 votants (maximum 12 points d’Yvonne) – 1 place

6. Turquie : Seninle bir dakika par Semiha Yankı : 123 points de 20 votants (maximum 12 points d’Arnaud, RV, PLG, Pauly et Florian) + 13 places!!!!!!

5. Allemagne : Ein Lied kann eine Brücke sein par Joy Fleming : 145 points de 20 votants (maximum 12 points de Phileurophage, Julien et Denez) + 12 places!!!

4. Royaume-Uni : Let me be the one par The Shadows : 175 points de 25 votants (maximum 12 points de Nathan, Pauline, Jérémie et Francis) – 2 places

3. Italie : Era par Wess & Dori Ghezzi : 184 points de 27 pays (maximum 12 points de Garfieldd) score identique

2. France : Et bonjour à toi l’artiste par Nicole Rieu : 190 points de 29 votants (maximum 12 points de Gérald) + 2 places

  1. Pays-Bas : Ding dinge dong par Teach-In : 265 points de 30 votants (maximum 12 points de Nico, Kikichouchou, Marie, Yom, Benoît, tHEO, Lolotte, Betty, Picasso, Duncky et Pascal) score identique

Nous offrons donc une deuxième victoire aux Pays-Bas, 18 ans après Corry Brokken. devant la France et l’Italie (c’est donc le 8° Top 10 consécutif pour nos voisins transalpins). Le Royaume-Uni rate le podium de peu mais obtient un impressionnant 9° Top 5 de suite!!!

La suite de notre classement prouve notre profond désaccord avec les jurys de l’époque, car nous classons très haut Allemagne et Turquie, pourtant très bas en 1975 :O À l’inverse, Finlande et Luxembourg ne nous ont pas plu du tout, du tout (désolé Taron). Pour sa part, le Portugal termine dernier pour la première fois.

Voilà pour ces votes, je vous remercie encore chaleureusement de votre participation, qui me réchauffe le cœur à chaque fois. À la demande de plusieurs d’entre vous, je vais de ce pas m’atteler à l’écriture d’un article à la suite duquel nous pourrons désigner notre chanson préférée parmi nos vingt premiers vainqueurs. Portez-vous bien, et dites à vos proches que vous les aimez quand vous le pouvez encore.