Hello, chers fidèles lecteurs de l’EAQ ! ! !

            Il est parfois des paradoxes étonnants : tout le monde se souvient de l’artiste dont je vais vous parler aujourd’hui, puisqu’elle a participé au Concours lors de cette dernière décennie. Mais qui sait qu’elle a été nommée deux fois pour le Prix Nobel de la Paix eu égard à son engagement humanitaire ? Ce qui est, il faut bien l’avouer, une particularité unique parmi tous les postulants à la victoire de notre compétition musicale préférée. Laissez-moi donc vous faire découvrir le parcours surprenant de notre…

ÉTOILE # 141 : ESMA (1943-2016)

        Représentant l’E.R.Y. de Macédoine au Concours 2013 à Malmö en duo avec LOZANO

        Titre interprété : Pred da se razdeni  (traduction : Avant l’aube)

        Classement : 16° sur 17 – 28 points en demi-finale

            Esma Redžepova naît à Skopje (alors occupée par les Bulgares, alliés de l’Allemagne nazie) le 8 août 1943 – soit six ans jour pour jour après Louis Neefs et six ans tout juste avant Marie, nos Étoiles # 7 et 19. Cinquième d’une fratrie de six enfants, la petite fille a tout à craindre d’un tel contexte politique : sa mère est une Rom de confession musulmane, et ses grands-parents paternels sont un Rom catholique et une Juive irakienne. Heureusement, la défaite des armées hitlériennes et de ses affidés est-européens permet à la famille de vivre plus libre, à défaut de connaître l’aisance matérielle. En effet, le père d’Esma a dû être amputé d’une jambe en 1941 suite à un bombardement allemand, et ne trouve pour subvenir aux besoins de son épouse, couturière, et de ses enfants que de petits boulots, comme livreur, artiste de cirque… et, ironiquement, cireur de chaussures. Autodidacte, il se produit toutefois lors de mariages, où il interprète des titres traditionnels et joue du tambour.

Le Pont de l’Art, à Skopje

Pont de l'Art (Skopje) — Wikipédia

            En 1954, l’un de ses frères inscrit la petite fille dans une organisation Rom de la capitale macédonienne, où elle découvre la musique folklorique. Elle s’y révèle si douée qu’elle rejoint très vite le groupe scolaire, qui donne de petits spectacles. Mais ses parents ont été clairs : oui pour ce genre de concerts, mais Esma doit d’abord terminer ses études primaires, puis se marier et devenir femme au foyer, comme toute jeune Tsigane honorable. Le problème est que l’adolescente, qui révèle déjà un caractère indépendant et préfère revêtir des robes à la mode plutôt que le demije, souhaite suivre l’exemple de sa sœur aînée, qui chante depuis l’âge de 17 ans dans des cafés – une honte pour une jeune Rom célibataire. C’est donc sans l’accord de ses parents que le directeur de l’école l’aligne deux ans plus tard à un radio-crochet, où elle affronte les représentants de 57 autres établissements ! Elle le remporte haut-la-main avec une reprise d’Abre Babi Sokerdžan, qui devient ainsi le premier titre en romani à être diffusé à la radio et à la télévision yougoslaves. Malgré une récompense de 9000 dinars, ses parents sont furieux.

            Mais la route vers l’indépendance est maintenant ouverte devant Esma, d’autant plus que le compositeur Stevo Teodosievski a remarqué le talent de la jeune fille, et se rend chez ses parents pour les convaincre de la laisser intégrer le groupe folklorique qu’il dirige. Il s’engage à lui faire travailler sa voix, qu’il trouve encore trop enfantine, puis à l’inscrire à l’Académie de Musique de Belgrade. Il faut croire qu’il a trouvé les bons arguments car les parents d’Esma acceptent et l’Ansambl Teodosievski et les deux ans d’études en Serbie ! Dès lors, c’est Stevo (un non-Rom ! ! !) qui va gérer la carrière d’Esma et lui écrire nombre de chansons.

Esma au sein de l’ensemble Teodosievski

SINGL: ESMA REDŽEPOVA - ABRE BABI SOKERDŽAN - Kupindo.com (29384377)

            En 1961, sort à Zagreb son premier disque, où on retrouve Abre Babi Sokerdžan, ainsi que Čaje Šukarije, un titre qu’elle a elle-même composé et qui va devenir un de ses plus gros succès. Il sera même repris en 2006 dans la bande originale du film Borat, de Sacha Baron Cohen – mais sans que son accord ait été demandé, ce qui entraînera des poursuites judiciaires. Dès lors, les tubes s’enchaînent : des reprises de chants traditionnels (roms ou pas) aux titres écrits par Stevo Teodosievski, en passant par des chansons populaires, voire du rock et même du cha-cha-cha ! Parmi les 800 titres qu’on estime que la diva a enregistrés, beaucoup abordent des thèmes qui lui sont chers : le mariage forcé, l’amour non partagé, les droits bafoués de la femme. Souhaitant toucher le public le plus large possible, elle part dans de longues tournées et se produit en Allemagne, en France (à l’Olympia en 1962), aux États-Unis, en Union Soviétique, au Mexique, en Australie… et chante en grec, turc, hébreu et hindi, en plus du bulgare et du romani.

            En 1976, lors du Festival de Chandigarh, en Inde (pays d’origine des Roms), elle gagne même le surnom de Reine de la Musique Tsigane. Mais malgré cette reconnaissance internationale, elle est toujours en butte aux pires critiques dans son pays : beaucoup de Roms de Skopje estiment que son mode de vie est un déshonneur pour la communauté, d’autant qu’elle vit sans être mariée avec Stevo, un non-Rom de 19 ans son aîné (leur mariage en 1968 à Belgrade ne calmera pas ses contempteurs). Lui-même doit sans cesse convaincre les producteurs que la musique tsigane peut plaire à d’autres qu’aux Roms, et qu’il faut combattre l’image de la femme tsigane forcément insouciante, douée pour la musique, mais nécessairement colérique. Enfin, les remarques désobligeantes sur le teint sombre de son épouse sont légion.

            Désirant éviter à de jeunes artistes de vivre ce qu’elle doit subir continuellement, Esma prend la décision à la fin des années 60 de créer avec son mari une école de musique à Belgrade pour les enfants défavorisés, principalement Roms. Celle-ci deviendra un authentique vivier pour l’Ensemble Teodosievski, et mettra le pied à l’étrier à de nombreux artistes tsiganes. Pour sa part, Esma tente sa chance à la sélection yougoslave pour le Concours Eurovision 1971. Elle y décroche la 3ème place avec Malo, Malo.

            Éloignée de la scène médiatique pendant les années 80, elle se consacre à son école, tout en poursuivant ses concerts. On estime qu’elle en a donné plus de 20 000 tout au long de sa vie – un tiers d’entre eux étant des concerts de charité pour les causes qui lui tiennent à cœur (le pacifisme, les droits des femmes et des minorités…) et qui dépassent de loin son implication auprès des Tsiganes. Elle sera d’ailleurs nommée deux fois pour le prestigieux Prix Nobel de la Paix. En trente ans, elle et son mari adopteront 47 orphelins, dont 5 qu’ils élèveront comme les leurs.

Deux ans après leur retour à Skopje en 1989, le pays, nouvellement indépendant, rencontre de gros problèmes économiques et géopolitiques. Le couple décide par conséquent de s’impliquer dans la vie de l’E.R.Y. de Macédoine : ils créent un Musée de la Musique Rom, et après la mort de son mari en 1997, Esma reprend sa carrière, s’associant désormais à de jeunes artistes d’horizons bien différents. Citons par exemple les Eurostars Magazin (candidats croates en 1995) et notre Étoile # 76, Toše Proeski.

Trente-cinq ans après son premier échec, elle retente sa chance pour le Concours en proposant une chanson à la sélection macédonienne de 2006. En duo avec Adrijan Gaxha, elle termine 2ème derrière Elena Risteska. Quatre ans plus tard, elle soumet Džipsi dens, qui termine 10ème. Il lui faut donc attendre 2013 pour que le diffuseur macédonien la sélectionne en interne. Fidèle à ce qu’elle fait depuis une dizaine d’années maintenant, elle présente un duo avec le jeune chanteur pop Vlatko Lozanoski, Imperija, qui est promptement accepté. Mais la polémique enfle : certains estiment que le titre est trop nationaliste (Esma est elle-même conseillère municipale de Skopje depuis 2009 auprès d’un maire assez conservateur) et doit être changé. On opte donc pour un titre moins clivant, Pred da se razdeni, qui termine malheureusement avant-dernier de sa demi-finale, avec 28 points – 12 de l’Albanie, 5 de la Bulgarie et de Malte, 4 de la Suisse et 2 de Saint-Marin. Un classement très, très sévère pour un titre qui ne méritait pas tant d’indifférence.

Placée en 2010 parmi les 50 grandes voix du monde par la National Public Radio américaine, Esma Redžepova poursuit ses collaborations avec de nombreux jeunes artistes, continue à donner des concerts et apparaît régulièrement à la télévision. Jusqu’au 28 novembre 2016, date à laquelle elle est hospitalisée d’urgence à Skopje, où elle décède le 11 décembre suivant. Les hommages, tsiganes ou pas, affluent de tout le pays et des anciennes républiques yougoslaves, mais pas uniquement. Nombreux sont ceux qui saluent sa mémoire, y compris en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord.