Hello, chers fidèles lecteurs de l’EAQ ! ! !

            Partons aujourd’hui à la redécouverte d’une édition incontournable de notre compétition musicale préférée, puisqu’elle a vu le couronnement d’une future star mondiale avec la dernière chanson interprétée en français à avoir remporté la victoire. Même si le titre distingué par les jurys européens n’a pas rencontré un si grand succès (il n’a d’ailleurs jamais été commercialisé au Royaume-Uni, deuxième le grand soir, ni même en Irlande, pays organisateur), il est certain qu’il a exposé la jeune artiste qui le présentait aux yeux du monde entier, point de départ d’une carrière hors du commun. En route donc pour le…

33ème CONCOURS EUROVISION DE LA CHANSON

diffusé le samedi 30 avril 1988

en direct du RDS Simmonscourt Pavilion de Dublin (Irlande)

présenté par Michelle Rocca et Pat Kenny

L’organisation du Concours

‘’On prend les mêmes et on recommence !’’. Johnny Logan ayant décroché une deuxième victoire l’année précédente, c’est à nouveau Dublin qui accueille le Concours en 1988 – et dans la même salle que sept ans plus tôt : le Simmonscourt Pavilion.

Office To Let, Pavilion House, Simmonscourt, RDS, Ballsbridge ...
Le Simmonscourt Pavilion, à Dublin

Les 22 pays qui avaient participé au Concours bruxellois se réinscrivent l’année suivante. Mais il apparaît bientôt que la chanson sélectionnée par Chypre, Thimame interprétée par Yiannis Demetriou, n’est qu’une nouvelle version du titre arrivé troisième à la sélection nationale en 1984. Ceci contrevient à la fois aux règles émises par la télévision cypriote et au règlement imposé par l’UER. Le pays, qui devait passer en deuxième position (place maudite s’il en est), est donc disqualifié – et l’effectif total retombe à 21. Ce retrait a une autre conséquence, aujourd’hui connue de tous les Eurofans. La candidate israélienne ne souhaitait pas participer au Concours, mais une voyante lui avait affirmé que la chanson gagnante passerait en 9ème position. Or, l’état hébreu avait été désigné par le sort pour se produire à ce rang. Mais avec le forfait de l’Île d’Aphrodite, Israël se retrouvait 8ème dans la liste de passage – la Suisse héritant de la 9ème place :O

Comme chaque année, le public ou les diffuseurs nationaux décident d’accorder à nouveau leur confiance à d’anciens participants (ce qui a finalement réussi au chanteur de charme irlandais en 1987). Reviennent donc sur scène le Suédois Tommy Körberg (19 ans après sa première participation !), le groupe finlandais Boulevard (qui avait accompagné Vicky Rosti un an plus tôt), le trio turc MFÖ (avec un titre tout aussi facile à répéter que Didai didai dai), Yardena Arazi (membre du groupe candidat en 1976 et maîtresse de cérémonie en 1979), les Danois de Hot Eyes (pour une troisième tentative) et la Portugaise Dora, méconnaissable par rapport à 1986.

Les règles

Le système de vote reste le même, mais une légère modification est apportée aux collèges de votants : ce ne sont plus 11, mais 16 personnes qui doivent constituer les jurys nationaux. La possibilité est également laissée à des professionnels de la musique ou de la télévision d’y siéger, permettant ainsi à Laurita Valenzuela (présentatrice du Concours en 1969) d’intégrer le jury espagnol. Les habituels commentateurs (Terry Wogan, André Torrent, Julien Lepers et Yigal Ravid) rempilent à la télévision ou à la radio, rejoints par des petits ‘’nouveaux’’ (Lionel Cassan pour Antenne 2, la chanteuse Nicole pour la télévision allemande et Ben Cramer, candidat pour les Pays-Bas en 1973, à la radio néerlandaise). Les points attribués par les jurys français et luxembourgeois seront, quant à eux, annoncés par Catherine Ceylac et Jean-Luc Bertrand, respectivement.

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Catherine Ceylac

La présentation

Pour la première fois depuis 1979, c’est un duo qui va animer la soirée.  Le charme est assuré par la très belle Michelle Rocca (née en 1961). Tout à la fois tête bien faite (elle est diplômée en civilisations antiques et archéologie) que plastiquement parfaite (elle a été Miss Irlande en 1980 avant de se classer 2ème dauphine de Miss International l’année suivante), la jeune mannequin est entrée à la RTÉ en 1987. Elle y travaillera pendant plusieurs années, présentant entre autres le Concours Miss Monde en 1990, tout en poursuivant des études universitaires, décrochant un master en philosophie et anglais. Devenue l’épouse du chanteur Van Morrison et mère de cinq enfants, elle a aujourd’hui quitté la scène médiatique pour devenir professeur de psychologie.

PressReader - Sunday Independent (Ireland): 2009-06-21 - Ryan's ...
Michelle Rocca

En cette grande soirée que regarde toute l’Europe (et quelques autres pays de par le monde), Michelle Rocca est assistée de Pat Kenny (né en 1948). Ingénieur en chimie de formation, celui qui deviendra l’homme le mieux payé de la télévision irlandaise a commencé comme DJ à la radio au début des années 1970. À la tête de nombreuses émissions télé (débats, talk-shows, divertissements) pendant plus de quarante ans, l’homme fera souvent naître les polémiques. Neuf fois commentateur du Concours entre 1991 et 1999, il provoquera un énorme scandale quand il utilisera les pronoms ‘’il, ou elle, ou ça’’ pour parler de Dana International en 1998.

Pat Kenny - Alchetron, The Free Social Encyclopedia
Pat Kenny

Les chansons candidates

Après le traditionnel Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, public et téléspectateurs peuvent voir les habituelles images qui présentent la ville–hôtesse et les plus beaux sites de la région, sur fond de musique celtique jouée par l’orchestre sous la baguette de Noel Kelehan (déjà à cette place en 1981). Puis, apparaît sur scène Johnny Logan, qui interprète un extrait de Hold me now, avant d’être rejoint par Michelle Rocca. De son côté, Pat Kenny ouvre la soirée en gaélique, imité par sa collègue, qui s’exprime en français. Puis, chacun passe à l’anglais, le journaliste irlandais essayant de détendre l’atmosphère par le premier des multiples traits d’humour dont il émaillera la soirée. Particularités de cette année : les deux animateurs présentent à tour de rôle les candidats, et font applaudir les chefs d’orchestre à l’issue de chaque prestation.

Orchestra plays maestro out for his grand finale - Independent.ie
Noel Kelehan

1. ISLANDE : Socrates par Beathoven

        Paroles et Musique : Sverrir Stormsker                                            Chef d’orchestre : aucun

            Sélection : 1ère place au Söngvakeppnin le lundi 21 mars 1988 à Reykjavik

            Les années se suivent et se ressemblent pour Bo Halldórsson (futur représentant islandais en 1995) : pour la 3ème fois consécutive, il est battu lors de la finale nationale. Après Þálmi Gunnarsson en 1986 (dernier cette fois-ci) et la jolie Halla Margrét un an plus tard, c’est un duo qui l’emporte : l’auteur-compositeur Sverrir Stormsker et le chanteur Stefán Hilmarsson – formation rebaptisée Beathoven pour l’occasion. Leur chanson, Þú og þeir, va donc représenter l’île des volcans à Dublin sous le titre de Socrates (déjà mis à l’honneur par la Grèce en 1979). Heureusement pour eux, le génial compositeur allemand et le père de la philosophie sont morts depuis assez longtemps pour ne pas avoir à subir ce que le duo islandais va imposer à tout le monde en ce 30 avril 🙁

2. SUÈDE : Stad i ljus par Tommy Körberg (né en 1948)

        Paroles et Musique : Py Bäckman                                                      Chef d’orchestre : Anders Berglund

            Sélection : 1ère place au Melodifestivalen le samedi 27 février 1988 à Malmö  

            Comme son homologue islandais Bo Halldórsson, Lena Philipsson doit s’incliner pour la 3ème fois consécutive lors de sa sélection nationale. Elle n’est pas la seule d’ailleurs, Siw Malmkvist (candidate au Concours en 1960 ! ! !) et Lotta Engberg, tenante du titre, repartent également bredouilles. Le grand vainqueur est Tommy Körberg, devenue une immense vedette suite à sa participation à l’Eurovision en 1969. Mais arrivé en Irlande, le chanteur est pris de maux de gorge, qui l’empêchent de participer aux répétitions. L’inquiétude est extrême dans la délégation suédoise, mais une fois sur scène, le grand professionnel qu’est Tommy délivre une prestation vocale en tous points remarquable au côté de son talentueux trompettiste Urban Agnas. À mon sens, cette Ville de lumière aurait dû lui valoir un bien meilleur classement. L’ovation du public à la fin de sa chanson me conforte dans l’idée que je ne suis pas le seul à penser cela.

3. FINLANDE : Nauravat silmät muistetaan par Boulevard

        Paroles : Kirsti Willberg                    Musique : Pepe Willberg         Chef d’orchestre : Ossi Runne

            Sélection : 1ère place à Euroviisut le samedi 13 février 1988 à Helsinki

            C’est d’un tout petit point que le groupe Boulevard remporte la sélection finlandaise, où figuraient deux anciennes Eurostars, Ami Aspelund et Sonja Lumme. La formation, qui était restée dans l’ombre de Vicki Rosti un an plus tôt, va donc pouvoir défendre elle-même les chances de son pays. Mais comme souvent, la proposition finlandaise ne va pas être récompensée comme elle l’aurait dû, mais va écoper à nouveau d’un très, très mauvais classement. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à m’expliquer ce désamour des jurys pour les contributions de la Finlande aux Concours des années 70 et 80.

4. ROYAUME-UNI : Go par Scott Fitzgerald (né en 1948)

        Paroles et Musique : Julie Forsyth                                                   Chef d’orchestre : Ronnie Hazlehurst

Sélection : 1ère place à A Song for Europe présenté par Terry Wogan le vendredi 25 mars 1988 à Londres

            Deuxième Écossais de suite à représenter le Royaume-Uni, Scott Fitzgerald espère revenir sur le devant de la scène, dix ans après le succès rencontré par son titre If I had words. Mais l’artiste –  qui a dû pour vivre se reconvertir comme employé d’un abattoir à Glasgow – va tomber sur un os et voir la victoire lui échapper pour très, mais vraiment très peu. Le moins que l’on puisse dire est que la nuit n’a pas été tendre pour l’homonyme du célèbre écrivain américain 🙁 Remarque sans intérêt : avec Él, proposition espagnole de 1982, Go est le titre de chanson le plus court jamais présenté au Concours.

5. TURQUIE : Sufi [Hey ya hey] par MFÖ

        Paroles : Mazhar Alanson                                          Musique : Mazhar Alanson, Özkan Uğur & Fuat Güner

            Chef d’orchestre : Turhan Yükseler                          Sélection : 1ère place à Şarkı Yarışması à Ankara

            En 1986, c’est la voix du président du jury turc qui avait permis de départager les deux chansons classées premières ex-aequo. Bis repetita deux ans plus tard : Sufi Sufi du trio MFÖ est préféré à Onikiden, interprété par le groupe Denk. Bien que leur chanson soit bien plus marquante que celle qu’ils avaient proposée trois ans auparavant, leur classement ne sera bizarrement pas meilleur.

6. ESPAGNE : La chica que yo quiero [Made in Spain] par La Década

        Paroles : Francisco Dondiego              Musique : Enrique Peiró          Chef d’orchestre : Javier de Juan

Sélection : interne

            Un peu désespérée de ne plus retrouver le lustre d’antan, la télévision espagnole est prête à tout pour redorer son blason à l’Eurovision, et décide de sélectionner en interne un groupe créé trois ans plus tôt, La Década. La chanson qu’il interprète est certes légère et dansante, ce que le pays a rarement tenté par le passé, mais elle n’a rien de vraiment mémorable, à part les tenues des deux jeunes filles qui s’agitent sur scène. Mais est-ce suffisant pour un Top 10 ? La fin de soirée apportera la réponse à la question.

7. PAYS-BAS : Shangri-la par Gerard Joling (né en 1960)

        Paroles et Musique : Peter de Wijn                                                  Chef d’orchestre : Harry van Hoof

            Sélection : 1ère place au Nationaal Songfestival le mercredi 23 mars 1988 au Congresgebouw de La Haye

            Sélectionné en interne par le diffuseur néerlandais, Gerard Joling (qui a signé plusieurs succès, dont le célèbre Ticket to the Tropics, quelques années plus tôt) propose six titres lors de la finale néerlandaise. C’est le deuxième, Shangri-la, qui est choisi par le public pour défendre les couleurs du pays à Dublin. Mais malgré de très bons choristes, dont Justine Pelmelay (représentante des Pays-Bas un an plus tard), la chanson ne convainc pas vraiment et Gerard Joling ne doit qu’à son timbre remarquable le classement assez bon qu’il va décrocher à l’issue de la procédure de vote.

8. ISRAËL : Ben-Adam par Yardena Arazi (née en 1951)

        Paroles : Ehud Manor                         Musique : Boris Dimitstein      Chef d’orchestre : Eldad Shrem       

Sélection : interne

            Une chanteuse qui a décroché un Top 10 dans les années 70 avant de présenter le Concours + un parolier qui a écrit le texte de cinq chansons candidates (dont A-ba-ni-bi) + deux choristes-musiciens ayant remporté la compétition au sein de Milk and Honey + un chef d’orchestre déjà à la baguette à trois reprises = de très grandes chances de se classer très haut, nul besoin d’être voyante pour le prédire ! Sauf que les jurys européens n’aiment pas beaucoup les évidences (enfin, pas toujours…) et la déception va être très forte pour la délégation israélienne en général, et Yardena Arazi en particulier.  Et accessoirement pour moi.

9. SUISSE : Ne partez pas sans moi par Céline Dion (née en 1968)

        Paroles : Nella Martinetti                  Musique et Chef d’orchestre : Attila Şereftuğ

            Sélection : 1ère place à la finale suisse le samedi 6 février 1988 à Morges

            Très déçue de sa 2ème place à Bergen et de son impossibilité à faire déclasser la gagnante belge, la Suisse décide de faire à nouveau appel au duo qui avait signé Pas pour moi en 1986. Et cette fois, c’est à une jeune Canadienne à la voix impressionnante que l’on confie la mission de remporter le Concours. Céline Dion n’est certes pas une inconnue en France et dans les pays francophones – elle a déjà signé deux énormes tubes au début des années 80, D’amour et d’amitié et Mon ami m’a quittée – mais elle ambitionne une carrière internationale, et son manager et futur mari René Angélil considère qu’une victoire à l’Eurovision serait le tremplin idéal. Première étape : décrocher son billet pour Dublin – ce qui est fait au détriment du groupe Furbaz, lequel échoue pour la deuxième année consécutive. Deuxième étape : faire oublier une tenue vestimentaire des plus discutables par l’éclat de sa voix unique.

10. IRLANDE : Take him home par Jump the Gun

        Paroles et Musique : Peter Eades                                                     Chef d’orchestre : Noel Kelehan

            Sélection : 1ère place à National Song Contest co-présenté par Maxi le dimanche 6 mars 1988 à Dublin

            Après la ballade romantique récompensée l’année précédente, l’Irlande décide d’envoyer un groupe de pop-rock au Concours – une option qu’elle a rarement choisie. Même si Jump the Gun n’aura pas à rougir du classement qu’obtiendra Take him home, on peut se demander si Liam Reilly, arrivé deuxième de la finale nationale et futur représentant de l’Île d’Émeraude en 1990, n’aurait pas fait mieux avec son titre plus classique.

11. ALLEMAGNE : Lied für einen Freund par Maxi (née en 1974) & Chris Garden (née en 1950)

        Paroles : Bernd Meinunger                 Musique : Ralph Siegel            Chef d’orchestre : Michael Thatcher

            Sélection : 1ère place à Ein Lied für Dublin le jeudi 31 mars 1988 à Nuremberg

            La finale allemande (présentée par Jenny Jürgens, fille du seul vainqueur autrichien du Concours à ce jour) débouche en 1988 sur une grande première : la victoire d’une mère et de sa fille. Déjà candidates l’année précédente, Maxi et Chris Garden l’emportent facilement devant Cindy Berger, représentante allemande en 1974, avec une chanson écrite par les inévitables Siegel et Meinunger (dont c’est la 8ème participation commune à la compétition européenne). Benjamine de la soirée puisqu’elle n’a pas encore quatorze ans, la petite Maxi (oxymore) va vivre avec sa maman un joli moment de complicité – auquel les jurys vont être assez hermétiques.

12. AUTRICHE : Lisa, Mona Lisa par Wilfried (1950-2017)

        Paroles et Musique : Klaus Kofler, Ronnie Herbolzheimer & Wilfried Scheutz                                                        Chef d’orchestre : Harald Neuwirth                                                 Sélection : interne

            Présenté par le duo de maîtres de cérémonie comme un artiste à multiples facettes (musicien, chanteur, acteur, danseur, homme de télévision), Wilfried Scheutz va étonnamment n’en rien montrer en cette soirée de fête de la musique. Sa chanson est laide et mal interprétée, la mise en scène est pauvre et Wilfried lui-même, dont je ne supporte pas la voix, manque cruellement de charisme. Bref, un titre très faible pour un hommage à ce chef-d’œuvre qu’est la Joconde… qui a dû en perdre son légendaire sourire. Une des pires prestations vocales de toute l’Histoire de la compétition 🙁

13. DANEMARK : Ka’ du se hva’ jeg sa’ ? par Hot Eyes

        Paroles : Keld Heick                           Musique : Søren Bundgaard    Chef d’orchestre : Henrik Krogsgaard            Sélection : 1ère place au Dansk Melodi Grand-Prix le samedi 27 février 1988 à Gladsaxe

            Vainqueur pour la troisième fois de la sélection danoise, le duo Hot Eyes se présente à nouveau sur la scène de l’Eurovision – avec une Kirsten Siggaard encore plus enceinte que lors de sa première participation ! Comme toujours, la chanson est entraînante, la voix de Kirsten est d’une justesse et d’une force peu communes, et les tenues très colorées attirent inévitablement l’attention. Petit détail supplémentaire : une pincée d’humour a été rajoutée dans la mise en scène (ce lancer de guitare est un must du Concours, non ?). Comment rater le podium avec tous ces ingrédients savoureux ?

14. GRÈCE : Clown par Afroditi Fryda (née en 1964) & Choir

        Paroles et Musique : Dimitris Sakislis                                               Chef d’orchestre : Haris Andreadis

            Sélection : 1ère place à la finale grecque le lundi 28 mars 1988 au Pirée

            Désignée par un jury d’experts pour représenter la Grèce au Concours au détriment de Yiannis Dimitras (candidat pour son pays en 1981), Afroditi Fryda se présente sur scène à Dublin dans une tenue très colorée et débordante d’énergie. La prestation est très théâtrale, les choristes s’agitent dans tous les sens… et hormis les rires sardoniques que produit l’interprète et l’intervention un peu tardive d’une danseuse, on ne saisit pas bien ce qui est clownesque dans toute cette histoire. Les jurys ne vont rien y comprendre en tout cas, si l’on considère leurs votes.

15. NORVÈGE : For vår jord par Karoline Krüger (née en 1970)

        Paroles : Anita Skorgan                     Musique : Erik Hillestad         Chef d’orchestre : Arild Stav

Sélection : 1ère place au Melodi Grand-Prix le samedi 26 mars 1988 à Oslo

            Gagnante de la sélection norvégienne devant Jahn Teigen (triple représentant du pays au Concours), la toute jeune Karoline Krüger l’emporte avec une chanson dont le texte a été écrit par la propre épouse de Jahn Teigen, Anita Skorgan :O Après l’énergie quelque peu désordonnée de la chanson grecque, c’est donc un moment de douceur que nous propose la jolie pianiste. Avec un certain succès : le classement que lui attribueront les jurys en deuxième partie de soirée va attirer l’attention de Vladimir Cosma, qui lui demandera d’interpréter You call it love, chanson du film L’Étudiante de Claude Pinoteau, avec Sophie Marceau et Vincent Lindon.

16. BELGIQUE : Laissez briller le soleil par Reynaert (né en 1955)

        Paroles : Philippe Anciaux & Joseph Reynaerts                                 Musique : Dany Willem & Joseph Reynaerts

        Chef d’orchestre : Dany Willem

Sélection : 1ère place à la finale belge le samedi 27 février 1988 à Bruxelles

            Alors que Frank Michaël aurait pu récolter un maximum de voix chez les jurys les plus âgés, public et experts belges préfèrent envoyer à Dublin un jeune auteur – compositeur – interprète de moins de 35 ans. C’est à n’y rien comprendre, franchement… Résultat : un Bottom 5 tout à fait mérité pour une chanson assez ennuyeuse, qui ne donne pas envie de la réécouter malgré un texte loin d’être idiot.

17. LUXEMBOURG : Croire par Lara Fabian (née en 1970)

        Paroles : Alain Garcia                        Musique : Jacques Cardona    Chef d’orchestre : Régis Dupré

Sélection : interne

            Comme il l’avait souvent fait dans les années 60, le Grand-Duché décide de donner sa chance à une toute jeune artiste pour cette édition dublinoise. Lara Fabian, née d’un père belge et d’une mère sicilienne, a déjà une voix puissante et une technique remarquable à défaut d’être naturelle et simple, et on décide de lui faire chanter une ballade puissante composée par Jacques Cardona (célèbre pour ses collaborations avec Claude François, Johnny Hallyday, Hugues Aufray, Marie Myriam, Michel Sardou ou le groupe Gold) sur un texte écrit par Alain Garcia (auteur de Si la vie est cadeau et L’amour de ma vie). Bref, on met toutes les chances de son côté à RTL et on espère un excellent classement. Remarque : le diffuseur luxembourgeois a recyclé la veste de Plastic Bertrand ! ! !

18. ITALIE : Ti scrivo par Luca Barbarossa (né en 1961)

        Paroles et Musique : Luca Barbarossa                       Chef d’orchestre : aucun                   Sélection : interne

Arrivé 3ème du Festival de la Chanson Italienne de San Remo fin février (derrière Massimo Ranieri et Toto Cutugno, deux autres Eurostars), Luca Barbarossa est sélectionné par la RAI pour représenter le pays au Concours. Ti scrivo, la chanson qu’il a lui-même écrite et composée, est assez différente de ce que l’Italie a proposé jusque là, elle est beaucoup plus rock et désarçonne forcément un peu les jurys. Et de fait, ceux-ci ne vont pas la classer très haut lors de la révélation des votes.

19. FRANCE : Chanteur de charme par Gérard Lenorman (né en 1945)

            Paroles : Claude Lemesle & Gérard Lenorman             Musique : Gerard Lenorman               

Chef d’orchestre : Guy Matteoni                              Sélection : interne

            Auteur d’immenses tubes tout au long des années 70 (Il, Les Matins d’hiver, Si tu ne me laisses pas tomber, La Ballade des gens heureux, Michèle, Voici les clés ou encore Si j’étais président), Gérard Lenorman traverse une période assez difficile au milieu des années 80. Séparé de son épouse et en désaccord avec sa maison de disques, il a bien du mal à relancer sa carrière, qui s’essouffle un peu. Il propose donc à Antenne 2 (qui recherche un grand nom de la chanson française pour représenter le pays) Chanteur de charme, un titre tout à la fois romantique et très orchestré, qu’il a écrit avec son complice de toujours, Claude Lemesle (également parolier pour Joe Dassin, Michel Fugain ou les Eurostars Nicole Rieu, Frida Boccara et Isabelle Aubret). Malheureusement, l’issue du Concours ne lui sera pas d’un grand secours (en dépit d’une ovation du public relevée par Terry Wogan :D) et il devra patienter plusieurs années avant de revenir sur le devant de la scène. Personnellement, je suis très, très fan de l’homme et de l’artiste.

20. PORTUGAL : Voltarei par Dora (née en 1966)

            Paroles et Musique : José Niza & José Calvário         Chef d’orchestre : José Calvário      

            Sélection : interne

Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas au traditionnel Festival da Canção Portuguesa que la télévision lusitanienne a recours pour désigner son représentant au Concours. C’est en interne qu’un jury d’experts décide de choisir parmi les quelques titres pressentis, dont deux soumis par Dora (candidate du pays en 1986). Voltarei, écrit par le duo à l’origine de A festa da vida et E depois de adeus au début des années 70, est ainsi sélectionné pour défendre les couleurs portugaises à Dublin. Un titre très classique, présenté de manière très classique, par une chanteuse coiffée, habillée et maquillée très différemment de sa première prestation deux ans auparavant. Mais où sont passées la fraîcheur et la spontanéité de Dora ? La sanction sera très lourde au moment des votes.

21. YOUGOSLAVIE : Mangup par Silver Wings [dont Mustafa Ismailovski (1956-1999) Étoile au Firmament # 44]

            Paroles : Rajko Dujmić & Stevo Cvikić            Musique : Rajko Dujmić           Chef d’orchestre : Nikica Kalogjera

            Sélection : 1ère place à Pjesma Eurovizije le samedi 12 mars 1988 à Ljubljana

            Pour sa 3ème participation à la finale yougoslave, le groupe Srebrna Krila ne présente pas une chanson de sa composition, mais un titre écrit par les deux musiciens de Novi Fosili qui avaient déjà signé Ja sam za ples l’année précédente. C’est donc la deuxième fois consécutive que le pays sélectionne une chanson de Rajko Dujmić et Stevo Cvikić, et l’issue des votes sera à l’image du résultat de 1987 : un nouveau Top 10 (et à nouveau un joli cadeau d’anniversaire pour la chanteuse croate). En Irlande, tout le monde pense que la Yougoslavie est enfin sur le point de remporter une première victoire qu’elle cherche depuis plus de vingt-cinq ans.

L’entracte

            Les 21 chansons candidates ayant été interprétées, Pat Kenny annonce l’entracte : pendant que le public et les téléspectateurs regardent des images filmées dans onze pays européens, le tout jeune groupe de rock irlandais The Hothouse Flowers (il a été fondé en 1985) interprète son premier titre, Don’t go. Inspirés par la musique traditionnelle de leur pays tout autant que par la soul, le gospel et le rock, ces anciens artistes de rue ont attiré l’attention de Bono, leader du groupe U2, qui a décidé de produire leur premier album, People – lequel sortira immédiatement après le Concours. Après une brève interruption de quatre ans, le groupe se reformera en 1998 et alternera tournées collectives et carrières solos pour plusieurs de ses membres.

            Après plusieurs minutes de musique assez répétitive, Michelle Rocca revient avec une nouvelle robe et une coiffure très artistique, afin de lancer la deuxième partie de la soirée : la grande révélation des votes des jurys nationaux. Un petit clin d’œil est fait à Frank Naef, qui célèbre ses dix ans en tant que scrutateur du Concours… puis l’annonce des points est lancée.

Le vote et les résultats

           P L A C ES C O R E  I S L  S U È    F I N  U K  T U R  E S P  N E D    I S R  S U I  I R L    A L L  A U T  D A N    G R È  N O R  B E L  L U X  I T A  F R A  P O R  Y O U
ISL1620 1    4     4    128 
SUÈ12523  2  8  5  8 121310   
FIN203       3             
UK21361510 1210 10571010106512812 3 
TUR1537 4 1 518  8     4 6  
ESP11582   5  26  8182668  4
NED970   66  7726  12  125  7
ISR7856 64 63 10152 3 105310101
SUI1137712510108104 1012  1084171126
IRL879 7232126 4 767 75  452
ALL14488  513 5 6  6 4    28
AUT210                     
DAN3921034  112614412  107  126 
GRÈ1710    3             7  
NOR58858712  71 81357 3 4 710
BEL185                  5  
LUX490410127  5 1212 12268 2 43
ITA1252  8 47  8 25  3 2 8 5
FRA1064 23 822 3 37351210  112
POR185     4       1       
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Après un début de votes particulièrement incertain (les sept premiers jurys ont donné leurs douze points à sept pays différents), la Suisse s’installe en tête avant d’abandonner la première place au Royaume-Uni. Celui-ci prend une certaine avance, jusqu’à l’avant-dernier vote où il ne mène plus que de cinq points. Tout semble plié quand la Yougoslavie n’accorde que 6 points à la Suisse, son principal adversaire alignant les notes élevées. C’est donc la stupéfaction quand le dernier pays à voter ne donne aucun point à Scott Fitzgerald. La Suisse remporte ainsi une deuxième victoire, 32 ans après Lys Assia, et le Royaume-Uni, qui finit sur la deuxième marche du podium pour la 11ème fois de son histoire, doit s’incliner pour un seul point – comme en 1968 et dans les mêmes conditions. Le Danemark suit à bonne distance, avec quatre autres pays (le Luxembourg, la Norvège, la Yougoslavie et Israël) à moins de dix points. L’Autriche finit quant à elle dernière pour la 6ème fois depuis 1957, avec un deuxième score vierge.

Complètement abasourdie par cette victoire à laquelle elle ne croyait plus, Céline Dion, en larmes, revient sur scène pour recevoir son trophée des mains de Johnny Logan. Nella Martinetti et Attila Şereftuğ sont également félicités, avant que la grande gagnante ne réinterprète le titre vainqueur, Ne partez pas sans moi.

Mon Top 10

            L’une des éditions les plus faibles des années 80 – pourtant souvent médiocres. Seules les cinq premières chansons de mon classement me plaisent vraiment. À partir de la 6ème place, j’ai fait du remplissage…

  1. ISRAËL : Ben-Adam par Yardena Arazi (pour l’excellente composition de la chanson)
  2. SUISSE : Ne partez pas sans moi par Céline Dion (pour la puissance et les nuances de sa voix)
  3. FRANCE : Chanteur de charme par Gérard Lenorman (pour les notes tenues si longtemps sans vibrato)
  4. SUÈDE : Stad i ljus par Tommy Körberg (pour les notes si difficiles atteintes malgré ses problèmes de santé)
  5. DANEMARK : Ka’ du se hva’ jeg sa’ ? par Hot Eyes (pour la bonne humeur et la joie de chanter)
  6. ALLEMAGNE : Lied für einen Freund par Maxi & Chris Garden (pour la douceur et la complicité)
  7. ROYAUME-UNI : Go  par Scott Fitzgerald (pour le timbre de voix si particulier)
  8. LUXEMBOURG : Croire par Lara Fabian (pour l’amplitude sa voix)
  9. NORVÈGE : For vår jord par Karoline Krüger (pour sa beauté et le moment de suspension du temps)
  10. FINLANDE : Nauravat silmät muistetaan par Boulevard (comme lot de consolation)

Lanterne rouge : AUTRICHE : Lisa, Mona Lisa par Wilfried (parce que tout y est calamiteux)

            Voilà pour la présentation des chansons candidates et pour mon classement personnel. J’attends les vôtres avec impatience dans les commentaires ci-dessous et sur ma messagerie personnelle : andre-francis@orange.fr (date limite : samedi 30 mai à 23h59). Merci d’avance pour votre fidélité et votre contribution !

RÉSULTATS DES VOTES : Nous avons été à nouveau 35 à nous prononcer sur cette édition du Concours, avec la venue d’un nouveau votant, Grégory. Nous avons opté pour un trio de toutes jeunes filles, qui s’est détaché assez vite (les scores sont en effet assez nets), à part pour la médaille de bronze qui a été très disputée jusqu’au dernier moment. Les places 4 à 7 sont pour leur part occupées par des quadras… Bref, prime à la jeunesse !

21. Autriche : Lisa, Mona Lisa par Wilfried : 9 points de 3 votants (maximum 7 points) score identique, mais pas vierge, par rapport à 1988

20. Grèce : Clown par Afroditi Fryda & Choir : 23 points de 5 votants (maximum 6 points) – 3 places

19. Finlande : Nauravat silmät muistetaan par Boulevard : 24 points de 8 votants (maximum 5 points) + 1 place

18. Islande : Socrates par Beathoven : 28 points de 7 votants (maximum 10 points) – 2 places

17. Belgique : Laissez briller le soleil par Reynaert : 33 points de 12 votants (maximum 10 points) + 1 place

16. Irlande : Take him home par Jump the Gun : 46 points de 10 votants (maximum 10 points) – 8 places

15. Portugal : Voltarei par Dora : 49 points de 10 votants (maximum 10 points) + 3 places

14. Turquie : Sufi par MFÖ : 50 points de 11 votants (maximum 10 points) + 1 place

13. Espagne : La chica que yo quiero [Made in Spain] par La Década : 54 points de 13 votants (maximum 8 points) – 2 places

12. Yougoslavie : Mangup par Silver Wings : 55 points de 9 votants (maximum 12 points de Juju) – 6 places

11. Allemagne : Lied für einen Freund par Maxi & Chris Garden : 74 points de 17 votants (maximum 10 points) + 3 places

10. Pays-Bas : Shangri-la par Gerard Joling : 83 points de 18 votants (maximum 12 points de Chloé) – 1 place

9. Italie : Ti scrivo par Luca Barbarossa : 89 points de 20 votants (maximum 10 points) + 3 places

8. Danemark : Ka’ du se hva’ jeg sa’ par Hot Eyes : 93 points de 19 votants (maximum 12 points de Zipo) – 5 places

7. France : Chanteur de charme par Gérard Lenorman : 111 points de 20 votants (maximum 12 points de Pauline) + 3 places

6. Royaume-Uni : Go par Scott Fitzgerald : 154 points de 23 votants (maximum 12 points de Taron) – 4 places

5. Suède : Stad i ljus par Tommy Körberg : 161 points de 26 votants (maximum 12 points de Minsk, Thierry et Roland) + 7 places

4. Israël : Ben-Adam par Yardena Arazi : 173 points de 30 votants (maximum 12 points de Phileurophage, Yvonne et Francis) + 3 places

3. Norvège : For vår jord par Karoline Krüger : 174 points de 27 votants (maximum 12 points de Denez, Philippe et Yom) + 2 places

2. Luxembourg : Croire par Lara Fabian : 239 points de 31 votants (maximum 12 points de Gérald, Gaël, Garfieldd [les trois Big G’s] et PLG) + 2 places

  1. Suisse : Ne partez pas sans moi par Céline Dion : 308 points de 31 votants (maximum 12 points de Picasso, Julien, Nico, RV, Valifran, Benoît, Marie, Gwendal, tHEO, Jérémie, Kikichouchou, Franck, Arnaud, Grégory, Duncky, Rem et Augures) score identique

C’est donc un plébiscite pour la Suisse, qui remporte une deuxième victoire deux ans après Daniela Simons (et un an après sa cuillère de bois…). Luxembourg et Norvège complètent le podium, devant les quarantenaires israélienne, suédois, britannique et français – ces deux derniers réalisant leur meilleur classement depuis 1981. Forte chute dans notre Top de l’Irlande et de la Yougoslavie, mais très jolie progression de la Suède. L’Autriche décroche une 4° lanterne rouge attendue, et signe avec les trois autres pays du Bottom 4 sa plus mauvaise performance de ces rétrospectives.

Voilà pour 1988. Rendez-vous dès ce soir pour le Concours de Lausanne… qui sera sans doute notre dernière rétrospective avant un petit moment puisque je dois reprendre mes cours en présentiel dès mercredi, en parallèle avec le télétravail pour les classes qui ne reprennent pas 🙁 Portez-vous bien !