Hello, chers amis de l’EAQ ! ! !

            On dit souvent que les artistes de variété sont un peu superficiels et qu’ils n’ont guère de conscience politique – ou quand ils en ont une, qu’elle est bien sommaire. L’Étoile que je vais vous présenter aujourd’hui est tout à fait à l’opposé de ce cliché, puisqu’elle a dès son adolescence fait preuve d’un engagement tel qu’il l’amènera à la fois à subir les foudres de son pays, puis à en devenir un élu du peuple. Ce qui est en soi un parcours particulièrement original pour un candidat de l’Eurovision.

ÉTOILE # 80 : Vice VUKOV (1936-2008)

        Représentant la Yougoslavie aux Concours 1963 à Londres, et 1965 à Naples

        Titres interprétés : Brodovi (traduction : Navires) et Čežnja (traduction : Désir)

        Classements : 11° sur 16 – 3 points et 12° sur 18 – 2 points

            Vinko Vukov naît le 3 août 1936 à Šibenik, sur la côte dalmate, à l’époque en Yougoslavie. Il découvre la musique au lycée, où il participe à une représentation d’une opérette en 1953. Il y tient le deuxième rôle masculin. La même année, il est expulsé de l’établissement  et de l’Union de la Jeunesse pour avoir osé écrire dans un article qu’en Russie, en 1917, il y avait eu une révolte, et non une révolution. C’est la première – mais pas la dernière – sanction que l’engagement politique du jeune Vice va lui valoir.

Sibenik, en Dalmatie

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           Inscrit en 1955 à la Faculté de Philosophie de Zagreb, le jeune homme en profite pour étudier l’italien… et s’intéresser de manière plus sérieuse au monde de la chanson. Ainsi, il s’inscrit en 1959 à une audition, où il se fait remarquer par le directeur du Festival d’Opatija, Josip Stojanović. Charmé par sa voix, celui-ci le convainc de participer audit festival… qu’il remporte avec la chanson Mirno teku rijeke. Il devient célèbre dans tout le pays du jour au lendemain, acquérant une popularité qui ne se démentira jamais. D’autant qu’il participe à de nombreux concours de chants, où il décroche systématiquement des récompenses : le premier prix au Festival de Zagreb en 1961, 1969 et 1970 et à celui de Split en 1965, 1966, 1967 et 1970, le Festival Chant de l’Été en 1968, la Couronne d’Or de la télévision yougoslave en 1968, 1970 et 1971, parmi d’autres.

            Un artiste de son renom et avec une telle réussite ne peut passer au travers du plus grand concours de chant européen, et on le voit donc prendre part à plusieurs reprises aux sélections nationales pour le Grand Prix, devenu Concours, Eurovision. Sa première tentative a lieu en 1962, mais Dolazak ne peut battre la chanson interprétée par Lola Novaković.

Lola Novakovic

Image associée

            Le jeune homme se console dès l’année suivante, puisqu’il est sélectionné par la chaîne publique yougoslave pour représenter son pays à Londres. Brodovi ne flotte toutefois pas vers le succès, et ne récolte qu’une médiocre 11° place avec 3 points – 2 de l’Espagne et 1 de la France.

            En 1965, Vice Vukov présente quatre titres au Pjesma Eurovizije et parvient à l’emporter avec le magnifique Čežnja. Mais à nouveau, la déconvenue est au rendez-vous en Italie le 20 mars quand la chanson ne se classe que 12° avec 2 points – 1 du Portugal et 1 de la France (non, le jury français, ce n’était pas moi ! ! ! ).

            Malgré deux essais supplémentaires en 1966 et 1969, il ne parviendra plus à se qualifier pour la grande fête annuelle de la musique. Cela ne l’empêche pas de chanter dans toute l’Europe occidentale, en Amérique du Nord, au Brésil, en URSS, au Japon et en Océanie. On estime qu’il a enregistré plus de 400 chansons tout au long de sa carrière, ce qui en fait un artiste incontournable de son pays.

À la fin des années 60, il est rattrapé par son activisme politique. En effet, alors qu’un Printemps Croate se dessine en Yougoslavie, réclamant plus d’autonomie pour cette république, les autorités yougoslaves considèrent que Vice Vukov est un nationaliste dangereux pour l’unité du pays – il faut dire que le chanteur à succès n’a jamais fait mystère de son attachement à sa république natale, ni de son souhait d’une plus grande autonomie de la Croatie. Elles profitent donc du fait qu’il est en tournée en Australie en 1972 pour perquisitionner son appartement et arrêter de nombreux dirigeants du Mouvement de manière tout à fait arbitraire. Sa femme Diana parvient à le prévenir et lui enjoint de ne pas revenir au pays. Il s’exile donc en France, où il séjourne jusqu’en 1976. Pendant ce temps, il est littéralement blacklisté par le pouvoir, qui lui interdit tout spectacle public et retire ses disques du marché.

Vice Vukov et son épouse exilés à Paris

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Installé à Paris, il obtient un diplôme à l’Institut des Hautes Études Internationales, puis décide de revenir en Yougoslavie. Sa carrière musicale ne pouvant reprendre tant que l’État yougoslave n’autorise pas les différents festivals à l’inviter, il termine ses études en philosophie et langue italiennes. Après l’obtention de son diplôme, il a bien du mal à retrouver un emploi car les pressions sont énormes pour empêcher cet ennemi de l’État de retrouver une vie normale. Deux ans après son retour, il est enfin engagé à l’Institut de Mathématiques de Croatie, et son épouse lui donne un deuxième enfant, Ivana (le couple a déjà un fils, Emil, né en 1962).

Vice Vukov et sa fille Ivana

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            En 1989, alors que le pays s’engage enfin dans une ouverture inévitable, il sort anonymement un album de nouvelles chansons. Le succès est tel qu’il enchaîne 14 concerts à guichet fermé à la salle Vatroslav Lisinski de Zagreb… un record encore inégalé à l’heure actuelle.

            Fidèle à son engagement, Vice Vukov soutient dans les années 90 le Parti Social-Démocrate Croate et parvient même à décrocher un mandat au Parlement en 2003. Malheureusement, le 17 novembre 2005, il fait une chute terrible dans les escaliers du bâtiment, se blessant grièvement au crâne. Il est emmené d’urgence à l’hôpital, où il est opéré immédiatement. Mais il tombe dans le coma peu après, n’ayant, selon les médecins, que très peu de chances de sortir de cet état végétatif. Contre toute attente, il montre néanmoins des signes réguliers de conscience et voit son état de santé se stabiliser deux ans après sa chute. Jusqu’au 24 septembre 2008, où il décède subitement des suites de ses blessures, après 34 mois de combat pour la vie.

Le Parlement, à Zagreb

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