Etoiles au Firmament (66) – Tony Croatto

Hello, chers amis de l’EAQ ! ! !

            Encore une fois, le nom de l’artiste qui apparaît en titre de cet article ne vous évoque possiblement rien. Et pour cause, puisqu’il faisait partie d’un groupe – le premier envoyé au Concours par son pays – dont le nom ne mentionnait pas (entièrement) son identité. Allons donc ensemble à la découverte du deuxième représentant espagnol à disparaître, après Víctor Balaguer, notre Etoile # 9.

ÉTOILE # 66 : Tony CROATTO (1940-2005)

        Représentant l’Espagne au Concours 1964 à Copenhague, au sein du groupe NELLY, TIM & TONY

        Titre interprété : Caracola (traduction : Coquillage)

        Classement : 12° sur 16 – 1 point

        Hermes Davide Faustino Croatto Martinis (ouf!) naît le 2 mars 1940 (certains disent 1939) près d’Udine, dans le Nord-Est de l’Italie. L’année de ses neuf ans, la famille s’installe dans une petite ville d’Uruguay, La Paz (à ne pas confondre avec la capitale de la Bolivie). Même si le jeune garçon, surnommé Tony, suit une formation de charpentier – bûcheron, il est très attiré par la musique… comme son frère Edelweiss (dit Tim) et sa sœur Argentina (dite Nelly). Leur mère refusant que sa fille de quinze ans se lance seule sur les routes, elle exige des deux frères qu’ils l’accompagnent dans tous ses déplacements – et c’est ainsi qu’est créé Los T.N.T. (les initiales de leurs trois nouveaux prénoms).

Los T.N.T.

Résultat de recherche d'images pour "tony croatto"

            Tout de suite, les trois jeunes gens se font remarquer. La voix de Nelly s’associe magnifiquement à celles de ses frères, leurs harmonies sont très réussies et leur présence sur scène est indéniable. Ravi de l’accueil qui leur est fait, Tony ne se contente bientôt plus d’accompagner sa sœur à la guitare, il participe de plus en plus à l’interprétation de leurs chansons. Leur premier succès arrive très vite, avec Eso, eso, eso en 1960. Le disque, qui se vend en Uruguay à 100 000 exemplaires, leur permet de se faire connaître au Vénézuéla, en Colombie, au Pérou, au Chili et au Mexique, où ils partent en tournée. Ils sont aussi le premier groupe invité à la télévision argentine, et leur musique est utilisée pour une publicité pour une bière dans ce pays. Enfin, ils apparaissent au côté d’une vedette mexicaine, Enrique Guzmán, dans le film Fiebre de Juventud en 1962. Bref, c’est la gloire dans toute l’Amérique Latine.

            Que fait un groupe sud-américain quand il rencontre le succès chez lui ? Il part en Espagne pour conquérir le public ibérique ! C’est ce que fait Los T.N.T. dès 1963… et cela fonctionne à merveille. En effet, les dirigeants de la chaîne nationale espagnole ne sont guère convaincus par les deux artistes qui ont interprété à la télévision Caracola, le titre qui doit représenter l’Espagne au Grand Prix Eurovision de la Chanson Européenne 1964. C’est donc au trio qu’on demande de partir pour Copenhague – une grande première pour un groupe et pour des Sud-Américains. Cependant, le règlement de l’UER ne permet pas à un groupe de participer. On présente donc Nelly comme une chanteuse accompagnée de ses deux musiciens, Tim et Tony… d’où le nom du groupe le soir du 21 mars. Le subterfuge sera réutilisé par les Pays-Bas en 1970, comme on l’a vu dans l’article sur Patricia Maessen, notre Étoile # 34.

            C’est toutefois la douche froide lors de la finale. L’Espagne ne se classe que 12° avec 1 seul point attribué par l’Italie… qui sait donc repérer ses ressortissants émigrés. Peut-être que les jurés se sont rangés au côté de cet inconnu qui avait osé pénétrer sur la scène du Tivoli Concert Hall avec une banderole qui demandait de boycotter les pays de Franco et de Salazar… ce qui expliquerait la dernière place du Portugal avec un zéro pointé pour sa première participation. Déçu par cet échec qu’ils estiment être celui de la TVE, qui a refusé de les laisser interpréter une de leurs compositions, le groupe regagne son pays l’année suivante, et Tim abandonne définitivement sa carrière en 1966 pour se lancer dans l’organisation de concerts en Italie.

Première intrusion sur scène d’un manifestant

dans l’histoire du Concours

Résultat de recherche d'images pour "eurovision 1964"

            Jusqu’en 1968, Tony et Nelly se produisent un peu partout en Amérique du Sud, principalement au Vénézuéla où Tony vit avec sa première épouse, la comédienne argentine Raquel Montero, et ses deux enfants, Mara et Alejandro. Pendant les six ans qui suivent, le duo Nelly y Tony apparaît beaucoup à la télévision portoricaine, où on les invite très régulièrement. Tony étant tombé amoureux de l’île des Caraïbes, il s’y installe avec sa famille de manière permanente. En 1974, Nelly se marie à son tour et s’éloigne d’autant plus du monde de la musique qu’elle part avec son mari chirurgien s’installer aux Etats-Unis.

            Poussé par son ami Roberto Tirado, Tony Croatto compose une chanson pour Lucecita Benítez, une chanteuse portoricaine au creux de la vague à l’époque. Le titre qu’il lui offre, Soy de una raza pura, fait un triomphe, et Tony découvre à cette occasion la musique de Porto Rico, si différente de ce qu’il a connu jusqu’alors. Il se consacre dès lors aux airs traditionnels de l’île, qu’il remanie à sa façon, rencontrant un énorme succès. Selon ses propres mots, il est devenu un vrai Portoricain d’adoption. Il forme ensuite Haciendo Punto en Otro Son avec plusieurs grands noms de la musique portoricaine, et tourne avec eux pendant de nombreux mois. Il entreprend parallèlement une carrière solo, toujours dans le style qu’il a désormais adopté, et publie une trentaine d’albums.

            Divorcé, Tony Croatto se remarie en 1979 avec la chanteuse Gloria Esther Viera Pantojas (dite Glorivee), qui lui donne un deuxième fils, Hermes Gabriel. Bien que sa situation familiale soit assez mal vue par l’Église, il reste profondément attaché à sa religion, et écrit plusieurs chansons qui montrent son attachement et sa foi, comme Niño Jesús ou Creo en Dios. Également animateur d’une émission célèbre à la télévision portoricaine, Desde mi Pueblo, il part sur les routes de l’île afin de faire découvrir aux téléspectateurs les différentes villes et leurs traditions artistiques.

            En mars 2005, Tony Croatto, qui a toujours beaucoup fumé, passe des examens médicaux qui révèlent un cancer du poumon, qui se propagerait au cerveau. Parce qu’il croit à la médecine naturelle, il refuse les traitements lourds et s’attend à voir son état s’améliorer. Mais il n’a pas conscience de la gravité de sa maladie, qui l’emporte trois semaines plus tard, le 3 avril – soit quatre ans jour pour jour après Butch Moore, notre Étoile # 50. Le soir de sa mort, est diffusé un concert donné par ses partenaires de Haciendo Punto en signe de soutien. On raconte qu’il l’a regardé, qu’il a souri quand les membres du groupe ont demandé pour lui une standing ovation au public… puis qu’il a fermé les yeux pour ne plus les rouvrir. Des obsèques nationales sont décidées, et des milliers de Portoricains suivent son cercueil jusqu’au cimetière où il est inhumé.

(10 commentaires)

Passer au formulaire de commentaire

  1. Il a eu une belle carrière couronnée par une reconnaissance à son décès.
    Malheureusement, il est très difficile de guérir d’un cancer au poumon.

    Quant à la chanson de l’Espagne en 1964, peut-être est-ce dur de terminer qu’avec un seul point mais je ne suis pas emballée par la chanson. L’Espagne a présentée tellement mieux!

    1. Parfaitement d’accord avec toi, Marie. Je trouve Caracola assez moyenne, et surtout bien moins bonne qu’Eso eso eso, par exemple, dont les harmonies sont incroyablement difficiles et magnifiquement réalisées.

  2. – Carrière très singulière de ce chanteur qui au départ ne devait pas l’être : l’opportunité d’être  » obligé  » d’accompagner sa jeune sœur a été saisie et on peut dire qu’il n’aura pas eu à le regretter !

    – Une très belle carrière dans le continent américain mais j’ai bien l’impression que la participation à l’Eurovision a brisé l’éventuelle carrière qui émergeait en Espagne…

    – quant à la chanson présentée au concours : je ne l’aime pas du tout ! C’est peut-être une des pires qu’ils aient chanté à mon avis. Et les évènements politiques qui interfèrent n’ont pas arrangé les choses…

    – Les dégâts de la cigarette se révèlent au grand jour encore ici… En tout cas, il ne sera pas mort dans l’indifférence et c’est une belle victoire.

    1. Et le moins que l’on puisse dire est que cet artiste italien de naissance, uruguayen d’adoption et portoricain de coeur a touché à plusieurs styles de musique, ce qui lui a permis d’enrichir son bagage musical. D’où sa longue carrière très diversifiée, je pense.
      Et comme tu le dis, ce garçon qui ne devait pas chanter s’est révélé un très bon interprète, avec un timbre de voix intéressant.

    • pasque75 on 1 février 2019 at 00:05
    • Répondre

    Déjà à l’époque des activistes perturbaient le Concours…

    1. En effet, il y a toujours eu des motifs de revendication, et de part son audience énorme, le Concours est forcément une plate-forme idéale pour faire passer le message.

  3. Eh bien, que se soit accompagné de son frère et de sa sœur ou seul, plus tard, les voix sont là. En plus son style s’est enrichi avec les années, pour adopter un style merengue qui fleure bon le soleil, le farniente, la joie et la décontraction, enfin tout ce dont nous avons besoin et qui nous manque tant aujourd’hui ! Pas de chance pour le concours, c’est vrai, mais la chanson n’est vraiment pas terrible! Dommage pour nous, mais comme cela n’a pas eu d’impact sur une carrière parfaitement maîtrisée, le mal n’est pas bien grand… Et puis, mourir sous une pluie d’ovations, c’est plutôt pas mal, non ?

  4. C’est clair que cela a dû être une grande émotion pour lui de voir ce concert… si la légende dit vrai 🙂

    • phileurophage on 13 février 2019 at 08:48
    • Répondre

    Quel destin !
    La chanson présentée au Concours, moi, je l’aime bien dans ses refrains très sixties. Ce ne fut pas la meilleure ni de 1964 ni de l’Espagne cependant, mais je l’aime bien… On va encore se répéter mais quel drame qu’il n’existe pas de captation de cette édition à Copenhague…
    Merci Francis pour cet article d’une grande richesse, très documenté et précis.

    1. Merci Philippe, c’est en tout cas un vrai plaisir pour moi de faire ces recherches et de publier ces articles. Et je suis toujours ravi de voir qu’ils plaisent à mes fidèles lecteurs 😀

Répondre à TANO Annuler la réponse

Your email address will not be published.

%d blogueurs aiment cette page :