Hello, chers fidèles lecteurs de l’EAQ ! ! !

            L’artiste dont je vais vous parler aujourd’hui a eu dans son pays une carrière qui s’est étendue sur presque sept décennies. Autant dire qu’elle était considérée comme une pionnière par ses compatriotes, et comme une inspiratrice incontournable par les musiciens et chanteurs des générations qui l’ont suivie. Certains sont même allés lui demander conseil avant de fouler la scène de l’Eurovision ! Malgré cela, elle est demeurée totalement inconnue dans le sud de l’Europe alors qu’elle avait repris de grands standards français ou italiens. Corrigeons cette erreur en évoquant notre…

ÉTOILE # 128 : Nora BROCKSTEDT (1923-2015)

        Représentant la Norvège aux Concours 1960 à Londres et 1961 à Cannes

        Titres interprétés : Voi-Voi et Sommer i Palma (traduction: L’été à Palma)

        Classements : 4° sur 13 – 11 points et 7° sur 16 – 10 points

            Nora Berg naît le 20 janvier 1923 à Oslo, qui porte encore pour un an le nom de Kristiania. Sa famille est très modeste puisque son père est maçon et peintre en bâtiment, et que sa mère est couturière. Pourtant, la jeune fille se découvre très tôt une passion pour la musique, ce qui la pousse à s’inscrire à un concours de talents organisé en 1942 dans le quartier de Jordal. Judicieuse décision : non seulement elle l’emporte, mais elle rencontre par la même occasion Oddvar Sørensen, avec qui elle fonde le duo Harmony (rien à voir avec les représentants néerlandais au Concours Eurovision 1978). Engagés dans une revue estivale écrite par le grand chanteur  norvégien de l’époque, Jens Book Jenssen, les deux jeunes gens se produisent régulièrement au cabaret Le Chat Noir et enregistrent même leur premier et unique disque, Enn en gang skal fuglene synge, en 1945.

            Pendant les cinq années qui suivent, Nora – qui porte alors le nom de son premier mari, Einar Brockstedt – se produit avec divers orchestres de jazz et développe une technique de chant fortement inspirée de Billie Holiday et Ella Fitzgerald. C’est lors d’une de ces prestations qu’elle est remarquée par Egil Monn-Iversen (futur chef d’orchestre lors du Concours de Bergen), qui lui demande d’intégrer le groupe qu’il est en train de monter avec son ami Arne Bendiksen (notre Étoile # 82). Sa collaboration avec the Monn Keys de 1951 à 1955 va être très fructueuse : le quintette enregistre en effet une trentaine de disques et apparaît même dans plusieurs films !

            Nora Brockstedt signe toutefois son premier contrat solo avec le label NERA dès 1953. Son premier single, Du, du, du, passe un peu inaperçu, mais elle devient célèbre deux ans plus tard grâce à En liten pike i lave sko, qu’elle interprète lors d’un concert au Chat Noir. La version qu’elle enregistre dans la foulée en suédois fait un tel carton qu’on lui demande de remplacer la chanteuse locale Alice Babs (notre Étoile # 116) au sein de l’orchestre du trompettiste de jazz Thore Ehrling. C’est ainsi que commence pour Nora une période faste où elle va mener de front une carrière dans les deux pays. On estime que pendant cinq ans, elle enregistre 80 chansons et une vingtaine d’EP ou d’albums, dans les deux langues.

            En 1957, elle rencontre deux artistes qui vont avoir une importance décisive pour sa carrière. Le parolier Alf Prøysen et le compositeur Bjarne Amdahl lui écrivent Tango for to, un titre qu’elle enregistre en norvégien, en suédois et en islandais. Ce n’est que la première des vingt chansons qu’ils lui offrent pendant les huit années qui suivent. Ils montent même pour elle une comédie musicale, Hu Dagmar, en 1964, dont elle interprète le rôle titre !

            Même si elle continue à enregistrer quelques albums de jazz, Nora Brockstedt se consacre maintenant davantage à la chanson populaire, sous l’influence de ses deux mentors et d’Egil Monn-Iversen, qui continue à produire ses disques. Elle décroche à cette époque le premier disque d’or de l’histoire de la musique en Norvège, avec Er du gla’ i mag ennå, Karl Johan ? en 1960. La même année, elle s’inscrit au premier Melodi Grand-Prix dans le but de représenter son pays au Concours Eurovision de la Chanson. La chanson qu’elle y présente, Voi-Voi, remporte le vote des jurys et devient ainsi la première contribution de la Norvège au Concours. Débuts fracassants, puisqu‘elle termine 4ème avec 11 points – 4 de la Suisse, 2 du Danemark, et 1 de la France, des Pays-Bas, de l’Autriche, de la Belgique et du Royaume-Uni.

            Un an plus tard, Nora fait son retour en sélection nationale, et classe ses deux titres, Sommer i Palma et Snu deg om aux deux premières places ! La réussite est un peu moindre pour elle à Cannes : elle décroche seulement la 7ème place avec 10 points – 5 de la Belgique, 2 de la Finlande, et 1 du Danemark, de la Yougoslavie et de l’Espagne (normal !). Troisième tentative et troisième succès en 1963 avec Solhverv… qu’elle ne chantera pourtant pas à Londres. Évoquant des engagements déjà pris à la date du Concours, elle se retire et c’est l’une des adversaires qu’elle a battues, Anita Thallaug, qui s’envole pour l’Angleterre (d’où elle reviendra avec un zéro pointé). Quelqu’un se serait-il élevé contre une troisième participation consécutive de Nora à la grande fête européenne ? La question reste sans réponse.

            Ce qui est certain, c’est que celle qui semble déjà être le fer de lance de la variété norvégienne apprécie particulièrement la compétition. Comme deux ans plus tôt, elle soumet en effet en 1965 deux nouvelles chansons aux jurys du Melodi Grand-Prix, Med lokk og lur et Bare det aller, aller beste, qui se classent 2ème et 3ème, derrière Kirsti Sparboe et son Karusell. Même chose en 1968 : Nordlys finit 3ème et Nygsjerrig-Per 4ème ! ! ! Palmarès impressionnant.

            Il n’en demeure pas moins que Nora (qui vient de divorcer de son premier mari) vit quelques moments difficiles, qui se ressentent dans ses ventes de disques. Heureusement, elle retrouve le bonheur avec son deuxième époux, l’acteur Arne Riis, et retrouve le chemin vers les sommets des charts avec son album Noe Nytt, sorti en 1970. La nouvelle décennie va lui permettre d’apparaître sur tous les fronts artistiques : elle sort sept autres albums, se produit dans des émissions télé, donne des concerts dans toute la Scandinavie (jusqu’en Pologne et même aux États-Unis) et joue dans des séries à succès, comme Jul i Skomakergata. Seules les deux chansons qu’elle propose à la sélection norvégienne pour l’Eurovision en 1977 sont un échec : Mærra hass Ka’l et Springaren ne passent pas le cap de la demi-finale.

            Couverte de récompenses (le Prix Spellemann en 1974, la Médaille d’Or du Mérite Royal en 1995, le Prix Prøysen en 1997), elle réussit encore à séduire critiques et public avec ses trois derniers albums (enregistrés alors qu’elle a plus de 80 ans :O) : le très jazzy As Time Goes By en 2004, l’album de Noël Christmas Songs un an plus tard et l’enregistrement–hommage Nora – for swingende en 2008. L’admiration et l’affection que tous éprouvent pour Nora sont si fortes que le Festival de Jazz d’Oslo organise même à l’Opéra National le 12 août 2013 un concert pour ses 90 ans, auquel participent les plus grands chanteurs du pays. Mais les meilleures choses ont une fin, et même les plus grandes idoles doivent un jour tirer leur révérence. Malade depuis plusieurs mois, la première participante norvégienne au Concours Eurovision s’éteint le 5 novembre 2015 à l’Hôpital Universitaire Ullevål d’Oslo. Åse Kleveland (troisième au Concours 1966, maîtresse de cérémonie en 1986 et ex-Ministre de la Culture) lui rendra un hommage appuyé.