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Oct 12

Chantons sous la pluie

Oktober 2014 114Elle est venue, elle a chanté, elle a conquis… Conchita Wurst était ce mercredi 8 octobre dernier à Bruxelles, sur invitation du Parlement Européen. Nous avons bravé la pluie, les fans hystériques, les médias déchaînés et la légendaire imprévisibilité des transports en commun de la capitale belge pour la voir et l’entendre. Nous étions aux premières loges, à moins de cinq mètres de la scène et nous avons passé une heure incroyable en compagnie de la gagnante en titre du Concours et celle de deux mille autres personnes. Car oui, Conchita a drainé les foules. En vrac, des fans, des fans de l’Eurovision, des gays, des lesbiennes, des transgenres, des députés européens, des fonctionnaires européens, des jeunes branchés et même des familles, un joyeux résumé du Bruxelles et de l’Europe du XXIe siècle, celle qui a voté pour la diva autrichienne, le 10 mai dernier.

L’événement était organisé par la vice-présidente du groupe de Verts, Madame Ulrike Lunacek, elle-même autrichienne et lesbienne (c’est ainsi qu’elle s’est présentée au public), en coordination avec les groupes des Démocrates-Libéraux, des Socio-Démocrates, de la Gauche Unitaire et du Parti Populaire. Arrivée le matin, Conchita avait tenu une conférence de presse dans l’enceinte du Parlement. Elle réussit là le tour d’éclipser les futurs commissaires et leurs auditions et réaffirma ses engagements en faveur de la démocratie, de la tolérance et du respect. Il avait commencé à pleuvoir sur l’esplanade du Parlement. Nous étions blottis sous notre parapluie, juste derrière les photographes. Nous l’attendions. Un peu après 13h, les représentants des cinq groupes, menés par Madame Lunacek, montèrent à la tribune pour une brève allocution. Le soleil apparut soudain à travers les nuages : Conchita entrait en scène.

Oktober 2014 125Notre poupée barbue était habillée d’un parfait tailleur-pantalon plissé, blanc cassé. La quintessence même de l’élégance et de la sophistication… Les fans hurlaient déjà, les caméramans jouaient des épaules pour obtenir la meilleure image d’elle, nous étions un peu à l’Eurovision. Notre première analyse fut pour l’apparence de Conchita, car en tout gay sommeille une éditrice de mode. Cet excès d’apprêts nous a semblé la vieillir, mais en en rediscutant, nous avons estimé que cela devait faire partie de son personnage. Conchita doit être plus âgée que Tom, maquillage et barbe créant cette distanciation. Ensuite, nous l’avons trouvée fort mince, maigre même. Une taille zéro, parfaite pour son tailleur haute-couture, sans doute impossible à atteindre par une femme née et innée. Nous aurions pu discuter des heures de la qualité féminine, mais déjà Conchita s’était lancée dans son discours.

Son allocution à la foule reprenait les principales thématiques qui la préoccupent, sur les droits des minorités sexuelles et leur situation dans le monde. Elle s’est remis en contexte, soulignant qu’elle n’était pas une politicienne, ni une élue, qu’elle ne pouvait, ni ne souhaitait agir à ce niveau. Elle est avant tout une artiste et partant, elle veut porter un message d’ouverture et de tolérance au monde. Elle est donc une porte-parole, elle agit sur les mentalités et les préjugés, dans l’espoir de les faire évoluer positivement. Deux passages nous ont particulièrement marqués. Primo, elle a martelé un principe fondamental de sa philosophie : elle n’oblige personne à l’aimer, mais elle exige de tous, le respect. Le respect de sa personnalité, de sa sexualité, de ses choix de vie et de carrière. Le respect est à la base de sa vision du monde et elle nous a mis en garde contre les personnes qui piétinent ce respect, soulignant que certaines d’entre elles siégeaient jusqu’au Parlement Européen. Elle nous a rappelés ainsi que les droits des minorités sexuelles n’étaient jamais acquis, mais devaient se défendre au quotidien. Secundo, elle a replacé sa présence à Bruxelles dans un contexte historique. Il y a un siècle, débutait la Première Guerre Mondiale, il y a septante ans, se poursuivait la Seconde. Depuis, l’Europe s’est unie, est parvenue à surmonter ses différents et à créer un modèle de concorde unique au monde. Elle a rappelé l’importance des institutions européennes et l’intérêt de les préserver. Enfin, très subtilement, Conchita s’est liée elle-même à l’Union européenne et ses projets de paix kantiens, en mettant en parallèlement deux projets pan-européanistes contemporains : la Communauté Européenne Économique, fondée en 1957 après signature par six pays du Traité de Rome, et le Concours Eurovision de la chanson, inauguré en 1956 par les six mêmes pays, rejoints par la Suisse. Soixante ans plus tard, l’Union Européenne compte vingt-huit membres et l’Eurovision voit concourir annuellement une quarantaine de pays. Sans l’une, sans l’autre, Conchita n’aurait pu réaliser ses rêves… et nous les nôtres ! Vous retrouverez l’intégralité de son discours en anglais ici.

Oktober 2014 133Vint le temps pour elle de chanter. Nous fûmes gratifiés de cinq morceaux. Le premier fut une reprise mélancolique du Believe de Cher. Vous en trouverez une autre prestation sur YouTube, qui vous donnera l’idée de sa réinterprétation. L’effet fut immédiat sur notre voisine de gauche, une jeune fille en fleurs : elle se mit à pleurer, ruinant son mascara et nous causant un beau fou rire. Nous fûmes surpris de la deuxième chanson. Il s’agissait en réalité de Unbreakable, le tout premier single de Conchita, sorti dans l’anonymat en 2011, alors qu’elle concourait dans l’émission Die große Chance. Revoyez sa prestation de l’époque sur YouTube. Puis ce fut le tour de That’s What I Am, avec laquelle elle avait terminé deuxième de la sélection nationale autrichienne en 2012, derrière les monumentaux Trackshittaz. Rafraichissez-vous la mémoire et découvrez son interprétation bruxelloise. Conchita se lança ensuite dans une autre reprise, le Unchain My Heart de Joe Cocker, ce qui mit en transe notre très excentrique voisine de droite, qui n’avait cessé d’apostropher la chanteuse, lui hurlant son amour et son admiration, nous plongeant à chaque fois dans l’hilarité. Si vous avez l’ouïe fine, vous l’entendrez d’ailleurs demander à Conchita de danser pour elle, au début de la vidéo. Enfin, en apothéose, nous eûmes droit au désormais mythique Rise Like A Phoenix. Comparez son interprétation à Copenhague et son interprétation à Bruxelles. La diva nous salua et nous remercia une dernière fois, avant de s’en aller, dans un autre pays, dans une autre capitale. La foule s’éparpilla sur la place du Luxembourg, nous reprîmes notre bus, émerveillés.

Oktober 2014 121Nous nous revîmes le lendemain soir, dans notre restaurant italien préféré, au Cimetière d’Ixelles, pour rédiger la conclusion de cet article. Nous tombâmes immédiatement d’accord : Conchita est une grande, une immense artiste, dotée d’une voix et d’un charisme extraordinaire. À la voir ainsi, aucun doute n’était permis : c’est elle qui devait remporter le micro de cristal, en mai dernier. Je vous avoue, à titre personnel, avoir eu des doutes jusqu’au bout. Je me rends compte à présent d’ô combien j’ai eu tort. Vous aurez noté dans les vidéos de l’événement que Conchita chante en direct. Nous vous prions de croire que sa voix porte incroyablement et résonne toujours dans nos oreilles et nos cœurs. Chacune de ses chansons fut interprétée magistralement, au point d’égaler certaines références comme Céline Dion et Mariah Carey. Donc, oubliez, oubliez tout, oubliez la perruque, la barbe, les robes de créateurs, les controverses, les vilenies, les attaques. Ne retenez, comme nous, qu’une seule et unique chose : Conchita est bien la meilleure chanteuse européenne de son temps. L’Eurovision lui est déjà redevable au centuple, mais sachez que lorsque nous fêterons son centenaire, en 2056, la reine d’Autriche n’aura certainement rien perdu de son éclat, de son charisme et de son aura.

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(1 commentaire)

  1. Nico

    Merci pour ce véritable reportage, il y a du travail et de la passion. Conchita récolte les fruits qu’elle mérite. A travers son personnage, elle réussit à éblouir, choquer, et finalement convaincre beaucoup de monde. Pour cela il faut surtout ôser et surtout avoir beaucoup de talent.

    C’est indéniable, il s’agissait pas d’une blague de la part de l’Autriche mais plutôt d’intelligence. Son pays à permis à Conchita de gagner l’Eurovision et même de lever des préjugés, des tabous et de rallier une bonne partie de l’Europe et d’ailleurs à sa cause.

    C’est effectivement une mission que seule une reine pouvait arriver à mener à bien.

    Au début, je me souviens que l’on se moquait d’elle,avec sa barbe, on avait l’impression d’avoir à faire à une bête de foire,ou de cirque. Conchita dérangeait et choquait même,et aujourd’hui c’est quasiment l’inverse, on s’étonne et on se choque, je dirai même que l’on s’insurge contre ceux qui crient encore au scandale et qui ferment encore les yeux face au message de tolérance que prône cette belle artiste.qui restera unique et marquera à jamais toute l’histoire de l’Eurovision.

    Bravo Conchita !!!

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